Le psychisme des Orientaux.

Première de couverture
Paru dans «Le psychisme des Oirentaux», Liber, 2006

Dire que les Orientaux ont un psychisme différent des autres et en particulier des Occidentaux a quelque chose de scandaleux.  La pensée moderne qui s’est autoproclamée universelle a décidé que les individus sont identiques où qu’ils soient dans le monde et la psychologie à sa suite a vu les choses de la même façon.  À leur avis si on caractérise psychologiquement des groupes de gens, on risque de tomber très rapidement dans le racisme.  En effet qui n’a pas entendu des propos qui attribuent une caractéristique généralement pas très recommandable comme la paresse, l’avarice ou le fanatisme à tel ou tel groupe?

 

Il est certain que faire de différences entre les collectivités peut entraîner des abus et de la discrimination et que ceci est contraire à la rectitude politique ambiante.  En revanche, ne pas faire de différence peut être extrêmement préjudiciable à certains groupes défavorisés qui pourraient bénéficier, si on prend conscience de leurs difficultés, d’une attention particulière qu’autrement ils n’auraient pas.  Si tous les groupes humains doivent être égaux, il faut également qu’ils le soient dans la sollicitude qu’on a pour eux.

 

Or justement la psychologie et la psychiatrie en se considérant universelles ont supposé que tous les concepts et les idées qu’elles ont élaborées à partir de la clinique occidentale devaient, en droit, s’appliquer à tout le monde.  Malheureusement les Orientaux ne se sont pas du tout sentis représentés par les découvertes de la psychologie et de la psychiatrie.  Ils ont voté avec leurs pieds comme on dit.  C’est à dire qu’ils ne se sont approchés ni de l’une ni de l’autre et la plupart de ceux qui souffrent de difficultés psychologiques ou psychiatriques ne consultent pas et préfèrent endurer leurs souffrances.

 

La Psychanalyse qui a naturellement une vocation à comprendre les gens dans leur particularité, a elle aussi failli dans sa tâche.  Depuis la deuxième guerre mondiale elle a embarqué dans le refoulement généralisé de l’idée de communauté.  Pourtant Freud a beaucoup travaillé sur ce concept à travers ses recherches sur le totémisme et sur la civilisation.  Mais depuis 1945 tout le monde évite cette question craignant qu’elle ne rallume à nouveau la guerre.  C’est ce qui fait que la Psychanalyse aussi bien que la psychologie et la psychiatrie a failli à sa tâche de comprendre la subjectivité de l’Oriental qui est très liée au fait communautaire et peut difficilement se comprendre en dehors de lui.

 

ON se demande aujourd’hui comment ça se fait que les Orientaux sont si rétifs à la psychologie ou à la psychanalyse.  De la même façon qu’on se demande pourquoi ils sont rétifs à la démocratie.  La réponse dans les deux cas est pourtant simple : C’est que ni les sciences humaines, ni la démocratie n’ont vraiment pris la peine de comprendre ce qu’était un Oriental sur le plan individuel ou sur le plan collectif.  On a toujours préféré appliquer les vieilles recettes créées en Occident sans aucun égard pour la vraie nature des Orientaux.

 

Il est temps que ça change, il est temps qu’on s’occupe des spécificités de la subjectivité orientale.  Il est temps que les intellectuels orientaux s’attellent à la tâche de la comprendre sans la dénaturer, c’est à dire sans lui appliquer des concepts insuffisamment adaptés à ses particularités.

 

Tous les humains ont une tendance profonde à la religiosité.  Les Orientaux plus que les autres dans la mesure où ils ont toujours exprimé leur originalité sur un mode religieux.  Même lorsqu’ils ont été philosophes, ils ont innové en créant le Néo-Platonisme qui est une philosophie fortement empreinte de mysticisme.

 

De nos jours pourtant, cette tendance n’est pas du tout desservie par la pensée.  Lorsque les Orientaux pensent, ils utilisent actuellement la pensée occidentale qui n’a aucun rapport avec leur profonde religiosité.  Si bien qu’il y a une vaste déchirure à l’intérieur d’eux-mêmes entre leur pensée et leur religiosité.  Ils croient là où ils ne pensent pas et ils pensent là où ils ne croient pas.

 

Si bien que l’essentiel de leur subjectivité ne s’exprime pour ainsi dire jamais.  Ou bien alors lorsqu’il leur arrive de s’exprimer, ils le font dans un discours emprunté qui ne les représente en aucune façon.  Les plans des émotions et celui de la pensée deviennent des plans totalement séparés qui n’ont aucune influence l’un sur l’autre.

 

Sur le plan émotionnel, par exemple, dans ses relations communautaires, dans ses rituels religieux, l’Oriental sera incapable de modifier en aucune façon ce qui lui est prescrit parles règles communautaires et religieuses.  Il va se sentir obligé de respecter scrupuleusement ces règles parce que, pour les modifier, il lui faudrait auparavant les repenser.  Mais pour repenser sa vie émotionnelle et relationnelle, il se rend bien compte que les concepts occidentaux dont il dispose ne collent pas à cette réalité et il se sentirait vraiment ridicule de les appliquer.

 

Tant et si bien que sa vie communautaire et religieuse devient essentiellement traditionnelle; non pas tant parce qu’elle serait de par sa nature traditionnelle, mais plutôt parce qu’il ne dispose pas de moyens pour la modifier.

 

Combien de fois il lui arrive par exemple de ne pas vouloir respecter une règle communautaire ou familiale tout en étant incapable de justifier son sentiment.  Si bien qu’au bout d’un certain temps il finit par se dire :«qui suis-je pour vouloir ainsi modifier une tradition qui a de tout temps existé?»  Puis finit par se soumettre à la contrainte à son corps défendant.  Il se trompe en pensant que c’est  parce qu’il s’agit d’une tradition qu’il ne peut la modifier.  C’est plutôt parce qu’il ne peut la modifier que c’est une tradition.

 

Et si au contraire il est plus porté à suivre le cours de sa pensée, s’il s’aventure à modifier sa vie dans le sens que lui dicte sa pensée, il va se retrouver avec un amoncellement de problèmes inattendus sans savoir pourquoi.  SA pensée lui aura dicté des comportements ou des décisions qui sont aux antipodes de ses règles communautaires et familiales. Il va donc se trouver à transgresser des règles que dans le fond de lui-même  il souhaiterait respecter.

 

J’ai eu ainsi le cas d’un jeune adulte qui en dépit de ses diplômes avait eu du mal à se trouver un emploi.  Si bien qu’après en avoir décroché un, il a choisi de se payer du bon temps et de jouir de ses revenus. Sauf que, ce faisant il a transgressé des règles de solidarité familiale qui exigeaient qu’il envoie une bonne part de ses revenus à sa famille au pays pour que ses frères puissent terminer leurs études.

 

Mais comme il n’avait pas vraiment conscience de l’importance de cette règle, il a cru pouvoir la transgresser sans risques.  C’était compter sans son inconscient qui la lui a rappelé avec des symptômes massifs.  Sans vouloir m’étendre sur ces symptômes par souci de confidentialité, je dirais qu’il a développé le sentiment très aigu que tout le monde lui jalousait son emploi.  Il a tenté un certain temps de résister à la pression mais a fini par succomber et quitter cet emploi; et me consulter par la suite.

 

Il y a également ces cas où l’oriental se sent autorisé à avoir des pratiques sexuelles comparables à celles des Occidentaux.  Son inconscient communautaire ne tarde pas le plus souvent à le rattraper et il développe très souvent des symptômes non négligeables sous forme d’échecs répétés, de dépressions ou alors d’isolement social.

 

L’Oriental est, en définitive, écartelé entre un domaine où il vit mais ne pense pas et un autre où il pense sans parvenir à cerner sa vie.  Dans cet écartèlement entre deux pans de sa vie qui n’en finissent pas de s’éloigner, il se sent totalement dépossédé de son destin.  Intrigué par son incapacité à mener le vaisseau de sa vie, il finit par imputer à l’autre, à l’Occidental, de lui avoir subtilisé les rênes de sa destinée et de la contrôler à sa place.  D’où cette hostilité fréquente et maladive à l’égard de l’Occident.

 

Il veut récupérer dans une revendication hargneuse auprès de l’Occident, le contrôle sur sa vie qu’il a lui-même perdu.  L’Occident de son côté a très peu de compassion pour cette demande insistante, sachant qu’elle n’est soutenue que par un gigantesque malentendu et que de toutes façons, il ne peut rendre aux Orientaux les rênes d’une destinée qu’ils ne leur ont pas pris.

 

Mais alors, comment sortir de l’impasse?  Comment suturer cette déchirure qui n’en finit pas de s’écarter comme une dérive continentale?  C’est là que la Psychanalyse peut être extrêmement utile.

 

L’univers du vécu, de l’émotion dans lequel l’Oriental est enfermé sans pouvoir en dire quelque chose, c’est ce que la psychanalyse appelle l’inconscient.  Tout le vécu familial et communautaire, les règles de conduite et de mariage, l’éthique de vie de façon générale est, certes, relativement consciente.  Les porteurs de ce vécu, de ce code de conduite et d’éthique sont également tout à fait conscients de ce qu’ils font.  Malgré cela ils ont beaucoup de difficulté à en dire quelque chose.

 

Je me rappelle de ce patient qui avait fortuitement commencé à parler de son passé et de son enfance.  Je trouvais l’initiative encourageante et je m’attendais à ce qu’il poursuive quand, tout à coup, à la séance suivante, il a été pris d’un sursaut de pudeur en disant qu’il ne s’était rien passé de grave durant son enfance et que par conséquent il n’y avait rien à en dire.

 

C’est cette soudaine pudeur qui circonscrit l’inconscient des Orientaux.  C’est un inconscient non pas parce qu’il n’est pas conscient, mais parce qu’il ne peut pas se dire.  Il doit demeurer dans l’acte, dans l’émotion, ne jamais entrer dans l’acte  réflexif qu’implique la parole.

 

C’est la parole en tant que récit de vie, la parole comme révélatrice de vérité, la parole qui s’adresse à un être intelligent et bienveillant, c’est cette parole qui est interdite.  Celle qui s’adresse au savoir ou à celui qui est supposé savoir.

 

Tout simplement parce que justement celui qui est supposé savoir, je parle ici de l’intellectuel, a démissionné de son rôle.  La tâche de l’intellectuel est de repenser avec les instruments dont il dispose la collectivité à laquelle il appartient.  Son travail est de lui ouvrir la voie à son épanouissement, de veiller sur elle avec sollicitude.  IL doit être comme un père qui veille sue sa famille.

 

Malheureusement, l’intellectuel oriental a tellement été fasciné par les sirènes de l’Occident qu’il en a oublié ses responsabilités.  Mais, à sa décharge, peut-être que ces communautés dont il était issu laissaient trop peu de place à l’intelligence pour s’attacher exclusivement à la religiosité et à la bureaucratie. Mais peut-être aurait-il dû protester, faire sa place, s’imposer.

 

Bref, lequel des deux a lâché le premier? On ne le saura sans doute jamais.  Mais ce dont on peut être sûrs, c’est que c’est de leur désunion qu’est née la déchirure intérieure de l’Oriental.

 

La défection des intellectuels arabes a rendu inexistante toute parole qui s’adresse au savoir.  En revanche il subsiste d’autres types de paroles, avec d’autres destinataires. Les paroles qui s’adressent à Dieu d’abord.  C’est à dire la prière.  Il s’agit surtout de demander à Dieu de nous aider à mieux supporter une situation difficile.  Ce n’est pas un Dieu à qui on demande de mieux comprendre le monde et la vie.  C’est un Dieu qui est aussi discrédité que nous pouvons l’être.

 

Les paroles qui s’adressent à l’État ensuite.  Dans son rapport à l’État, l’Occidental est relativement conscient du poids qu’il représente.  Il sait qu’en échange de son comportement de bon citoyen, il a des droits qu’il va faire respecter et il va s’efforcer de contribuer à la bonne marche de la machine en exprimant des idées et des suggestions.  L’Oriental, lui, même à l’étranger dans un régime démocratique, va continuer à    s‘adresser à un état bureaucratique.  Son rapport à l’État est un rapport de tracasseries administratives qu’il essaye de contourner.  Comme s’il avait transporté dans ses bagages la bureaucratie de son pays d’origine et ne voyait le monde qu’à travers elle. 

 

J’ai ainsi eu dans ma clientèle un grand nombre de cas qui viennent me voir pour des raisons administratives.  Ils ont par exemple besoin de démontrer un préjudice qu’ils ont subi et je deviens le témoin expert de leur état dans le cadre de leur démarche administrative.  Supposons le cas fictif de quelqu’un qui a des problèmes psychologiques à la suite d’un événement.  Pour faire reconnaître le préjudice qu’il a subit auprès d’une compagnie d’assurance, par exemple, il va venir me voir.  Il me parlera de ses problèmes psychologiques tout en ayant curieusement l’impression de mentir.  Comme si au fond il disait avoir des problèmes seulement pour être reconnu par l’assurance et non parce qu’il en avait vraiment.  D’ailleurs, assez souvent, dès que la démarche administrative porte fruit et qu’il n’a plus besoin de démontrer qu’il a des problèmes psychologiques, il interromp son traitement.  Une fois que la raison de mettre des mots sur son vécu disparaît. Il fait machine arrière comme si personne ne pouvait s’intéresser à sa condition en dehors d’un administrateur bureaucrate.

 

La parole qui s’adresse au voisin, à l’ami ou au cousin enfin.  Cette parole est très marquée par la contrainte communautaire.  On parle pour maintenir ou renforcer le lien communautaire.  Si bien que toute vérité qui pourrait, ne serait-ce que perturber ce lien est préférablement retenue sauf si elle insiste énormément.

 

C’est à l’intellectuel que revient la tâche de réveiller sa collectivité et de donner la parole à chacun de ses membres.  C’est à cette collectivité de reconnaître en cet intellectuel celui qui va lui ouvrir la voie, lui servir d’alternative à la religiosité et à la bureaucratie.  Les deux ensemble, dans un tango prudent et régulier, ont les moyens de reprendre en main les rênes de leur destin.