Le traitement des patients d'origine orientale

Karim Jbeili

Le différence
Le traitement des patients d’origine orientale diffère grandement du traitement des patients d’origine occidentale. Cette différence n’est pas une différence de surface.  C’est une différence structurelle.  À force d’accumuler la liste de ses particularités on finit par pouvoir saisir la cohérence du psychisme des orientaux[1] et, ce qui est prodigieusement intéressant, il devient possible dans la même foulée de repérer, comme par opposition, la structure inaperçue d’un psychisme occidental. On fait ainsi d’une pierre deux coups par un effet rétroactif d’opposition entre les deux structures on obtient une description des deux à la fois.

Le principe fondamental qui gouverne cette différence est l’attachement à la figure du père qui est restée très présente dans les sociétés et les communautés orientales alors que cette figure a été victime d’assaut persévérants et destructeurs depuis le début du XXe siècle dans les sociétés occidentales.

Concernant le Québec la destruction de la figure du père ne date pas du début du siècle mais de la révolution tranquille. Si bien qu’on peut encore trouver au Québec des gens dont la structure psychique est fortement marquée par la figure du père et qui,  en tant que tels, sont très comparables aux structures psychiques orientales.  Alors que, bien sûr, la majorité des Québécois ayant pleinement adhéré à la révolution tranquille ont une structure psychique modernisée.

En somme la structure psychique orientale appartient au passé de l’Occident et c’est un peu pour  cette raison qu’elle suscite un certain agacement ou une certaine répulsion. De la même façon que les pulsions qui provoquaient les délices de l’enfance suscitent répulsion et dégout à l’âge adulte. Le meilleur exemple serait aujourd’hui les réactions très vives que suscite le clergé au Québec ou l’Islam en Occident.  Ce qui signifie tout simplement que la structure psychique occidentale peut être déduite de la structure orientale par simple effacement du principe paternel. 

Lorsque prévaut ce principe ce sont les différences qui règnent sur le monde : père/fils, époux/épouse, parents/enfants, frère/sœurs, empereur/sujet, juif/catholiques, anglais/français. Tout ce monde panaché vit sous le regard bienveillant du père, du roi ou de l’empereur.

Dans ce régime de vie qui nous paraît étrange aujourd’hui mais qui était chose commune autrefois, le locuteur avait un interlocuteur. L’un et l’autre se soutenaient mutuellement dans l’effort de parler et si l’autre n’avait pas clairement manifesté le désir d’écouter, l’un ne pouvait pas parler. Dans le cadre d’un traitement, le patient ne va pas parler à perte de vue, comme le prescrit la méthode des associations libres, il va parler pour avoir un effet sur l’autre, une influence sur lui, pour obtenir un avantage administratif ou financier. Il ne va pas s’adresser au savoir de l’autre en s’offrant à son observation scientifique de médecin ou de psychologue, il va s’adresser à son pouvoir social.

Dans ce régime où règne la différence, pour aller à une rencontre il faut deviner le moment auquel l’autre était prêt à nous accueillir. Et si l’autre ne s’est pas clairement manifesté comme désirant nous recevoir, on a tendance à tarder pour stimuler le désir de l’autre de nous accueillir. Et si l’autre ne nous offre pas suffisamment de garanties logiques et qu’il a l’air de parler par courtoisie plutôt que par intérêt de nous voir, eh bien on va s’absenter et ainsi interpréter la position de l’autre comme manquant de sérieux.

Au niveau de l’investissement financier ou émotionnel, on se situe dans l’investissement à court terme puisque ce qui est recherché est plutôt du coté de l’échange plutôt que du côté de la construction progressive et de longue haleine d’un produit, d’une œuvre ou d’une personnalité.  En comparant avec le modèle économique on se situerait du coté d’un capitalisme commercial qui s’inscrit dans un échange immédiat avec profit mutuel.

Au niveau sexuel on n’a pas affaire à des sexualités avérées qui seraient nommables et qui pourraient dès lors entretenir un projet propre comme l’homosexualité ou l’exhibitionnisme, etc. Ce genre de formulation n’a pas de sens dans le système. Ce qui compte ici c’est, encore une fois, l’échange. Il s’agit de trouver, ou d’avoir trouvé, un partenaire pour un acte qui n’aura pas besoin d’être nommé.

Avoir rencontré un partenaire du même sexe et avoir eu une relation avec lui, ne signifie pas nécessairement qu’il s’agisse d’homosexualité. C’est un moment particulier d’une histoire particulière qui laisse une trace qui n’a pas besoin d’être nommée.  On ne devient homosexuel que parce qu’on a un projet homosexuel qui perdure sous la forme d’un désir qui se formulerait ainsi ‘’Je désire avoir de façon régulière et constante des relations de ce type.’’

La sexualité n’est pas prise dans le savoir - «Je sais que je suis homosexuel, la science me le dit», par exemple.  Elle est plutôt prise dans le système de survie communautaire qui prescrit les formes relationnelles les plus utiles à la pérennité du groupe. Le savoir qui organise la sexualité est un savoir traditionnel de survivance biologique collective et pas du tout un savoir psycho-médical.

La forme sexuelle qui est encore plus inconcevable que les autres est la masturbation, même si elle est abondamment pratiquée. C’est qu’elle va à l’encontre du système parce qu’elle fait appel au narcissisme et autorise le repli sur soi. Dans un monde où la différence est la règle d’or, c’est doublement transgresser la règle.

Extrêmement bien structuré, sur le mode de la différence, depuis des millénaires, cet univers a subit un choc majeur lorsqu’il a décidé de faire chuter la figure du père. Cette chute, qui a eu lieu au tournant du XXe siècle, et plus spécialement avec la guerre 14-18, a totalement modifié la structure psychique en Occident - plus tardivement au Québec comme je l’ai signalé plus haut.

Désormais les collectivités, que l’ont pourrait appeler fraternelles parce qu’elles n’ont plus de père, sont fondées, sur l’inverse de la différence, c’est à dire sur l’égalité. Toutes les différences psychiques importantes doivent être remplacées par des égalités : père=fils, époux=épouse, homme=femme, parents=enfants, catholique=juif, anglais=français.

À un niveau plus individuel, c’est l’égalité de soi à soi qui a été introduite.  Cela semble une évidence aujourd’hui. On s’imagine que cette égalité à soi a toujours existé.  Rien de plus faux. L’égalité à soi est d’invention récente.  C’est elle qui nous oblige à être fidèles à nous même et à respecter nos engagements.

Prenons l’exemple de celui qui doit se rendre à un rendez-vous à une heure précise. On a déjà vu plus haut que celui qui se rendait à un rendez-vous se repérait surtout par rapport au désir de celui avec qui il avait rendez-vous. Depuis la chute du père et l’instauration de l’égalité, chacun doit impérativement être égal à lui-même.  Il doit donc arriver exactement à l’heure dite, sans quoi il trahit son engagement envers lui-même.  Même arriver en avance pourrait être une trahison.

Contrairement à celui qui arrivait soit en avance soit en retard pour essayer de demeurer différent de celui qui l’attendait, le sujet moderne qui a fait chuter le  père, doit arriver à l’heure précise et vivre avec angoisse une différence avec lui-même qu’il doit effacer par la fidélité à son engagement.

Le moderne qui parle, ne s’attend pas à être soutenu dans sa parole par la réponse interprétative d’autrui.  Il parle de lui-même, pour lui-même, à quelqu’un qui va l’écouter sans juger nécessaire de répondre (le «talking cure» découvert en 1895).  Le moderne qui se donne à voir, le fait pour sa propre image qui le regarde (stade du miroir, 1936).  Et c’est parce qu’il est transparent avec lui-même qu’il va être honnête avec autrui. Il ne peut pas mentir sur ce qu’il est parce qu’il se trahirait lui-même.

La psychologie est née et s’est déployée au fur et à mesure que la mutation psychique donnait naissance à ce que Lacan appelait le parlêtre, qu’on pourrait aussi appeler le transparlant.  Il est évident que traiter par la psychologie des gens qui n’ont pas encore la structure  psychique de laquelle est née la psychologie, peut sembler un peu anachronique et, surtout susciter un certain nombre de difficultés.  La première étant d’être exaspéré par ces gens qui sont incapables d’arriver à l’heure et qui, quand ils arrivent, sont incapables de dire ce qu’ils sont sans attendre un commentaire à chaque pas.

Ce qui compte au niveau technique pour accueillir ces patients, c’est de pouvoir repérer, à partir de quel savoir ils parlent ou à quel savoir ils s’adressent.  Il est possible, bien-sûr, que lorsqu’ils arrivent, ils s’attendent à rencontrer un bureaucrate auquel il faut faire semblant de se soumettre pour arriver à ses fins.  C’est le plus souvent sous cet angle que le psychologue est perçu.

Il est possible que le traitement en reste là.  Comme il est possible que ce niveau soit dépassé et que le patient se mette vraiment à parler et que cette parole ait de l’effet sur lui.  Il faut, dans ce cas, repérer à quelle personne il s’adresse et, surtout, ne pas croire que cette parole s’adresse à notre savoir psychologique.  C’est ainsi qu’est le transfert, le patient s’adresse à un autre savoir, appartenant à son passé, à travers nous.

[1] «Le psychisme des Orientaux», Karim Jbeili, Liber, Montréal, 2006