Sortir du ghetto de la clinique

Karim Jbeili

La psychanalyse est comme la démocratie. Plus on l’attaque, plus elle se renforce. Encore faut-il que, dans ses rangs, on pratique une véritable démocratie. Quand un groupe de gens est victime de critiques, quelque soient le niveau de sérieux de ces critiques, c’est le plus souvent le signe que ces gens ont perdu une grande part de leur mobilité intellectuelle et institutionnelle et ne sont plus que dans l’attente du coup de pied dans la fourmilière qui viendra revigorer l’institution essoufflée ou lui faire rendre l’âme.

Actuellement, la psychanalyse est l’objet de critiques fantaisistes qui rappellent, en niveau de ridicule, les procès qu’on faisait autrefois à Bill Clinton, pour avoir eu des contacts « très directs » avec une jeune stagiaire adulte et, ô combien, consentante, non sans avoir taché sa robe. Il y a là un aspect risible qui n’incite pas du tout à répondre sur le plan de la critique elle-même. En revanche, il faudrait profiter de l’opportunité que nous offre ce débat houleux pour mettre un peu d’ordre dans la baraque et tenter de dénouer un certain nombre d’impasses dans le mouvement psychanalytique.

Je profiterais donc de ces critiques fantaisistes pour réveiller des critiques plus constructives qui sommeillaient dans la passivité historique de nos institutions.

1) Jamais nous n’avons repéré le caractère historique des découvertes de la psychanalyse. Nous avons toujours considéré que ces découvertes étaient, éternellement, ou vraies, ou fausses. Nous ne les avons jamais abordées comme historiques, donc relatives à un temps donné de l’histoire. Pour leur donner le caractère trans-historique souhaité, il eût fallu les avoir épurées de leur aspect local et temporel inaperçu.

Aucun de nous n’a effectivement réalisé, par exemple, que l’Œdipe était largement désuet depuis que la figure paternelle avait sombré. Nous avons continué à parler de papa et de maman pendant des décennies alors qu’il eût fallu prendre la mesure de la primauté de la rivalité fraternelle dès la fin de la Première Guerre mondiale.

2) Nos institutions sont dysfonctionnelles, pratiquement depuis leur création.

a) elles sont basées sur le transfert sur un personnage central. Dans le meilleur des cas, ce personnage est novateur; dans le pire, il ressasse avec un peu plus de brio que les autres, une tradition d’idées déjà convenues.

b) Nous nous obstinons à faire fonctionner ces institutions sur le modèle psychanalytique, alors que personne ne s’est donné la peine de poursuivre les recherches de Freud sur les phénomènes de groupe et les phénomènes communautaires. Armé de la seule théorie clinique, le psychanalyste est comme l’albatros, «vaste oiseau des mers» : « ses ailes de géant l’empêchent de marcher » dans un cadre institutionnel.

c) Dans ce domaine, l’apport de Lacan a été désastreux. La dissolution, en 1980, a transformé des hordes de Psychanalystes et de futurs Psychanalystes en naufragés de l’institution et de la formation. Trente ans après, nous continuons d’errer en quête de légitimité, avec pour seul viatique cette phrase : « un psychanalyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres ». C’est bien peu pour nourrir son homme.

On met tout le monde dehors et on fait une magnifique démocratie avec ceux qui restent. C’est la technique israélienne. On ne peut pas dire qu’elle ait fait ses preuves. Soixante ans après, ils se battent encore avec les mouches de leur visage. Grâce à Lacan, nous voilà rendus à trente ans et promis à un brillant avenir de Palestiniens errants à la périphérie d’un centre illégitime.

d) Nous manquons de cohésion collective. Même lorsque les institutions semblent massives et solides, la moindre incartade peut être un motif d’exclusion ou de rupture. Nous sommes incapables d’instaurer une saine émulation dans la recherche. D’ailleurs, il y a belle lurette que nous ne faisons plus de recherche ou alors, ceux qui font de la recherche, ne sont lus que par eux-mêmes.

e) Notre seul souci est dans la transmission. Notre discipline est devenu un dogme à transmettre et à protéger contre les mutations, plutôt qu’un champ de recherche et d’innovation. Outre ce souci de la transmission, notre vie institutionnelle est plus une source de désagréments que de stimulation. Au moindre débat un peu vif, le tissu institutionnel se déchire.

Depuis Lacan, aucune réflexion individuelle ou collective n’est venue renouveler un corpus théorique et éditorial dont nous n’avons pas encore réussi à faire le tour. Nous sommes d’éternels apprentis, préoccupés de répéter et reproduire le dogme sans déviance. La réalité clinique n’est pour nous qu’un prétexte pour retrouver ce que nous savons déjà et aucunement une occasion de s’émerveiller et d’innover.

Nous rejetons les autres théories comme le behaviourisme, non pas parce qu’elles sont déficientes à rendre compte de la réalité humaine, mais parce qu’elles sont des rivales qui occupent notre terrain. Le rejet est massif, argumenté par des poncifs éculés.

Nous nous sommes déjà privés du champ collectif en refusant de poursuivre les recherches de Freud dans ce champ. Le domaine clinique lui-même est en train de nous échapper puisque le seul argument que nous soyons capables d’opposer aux critiques de la psychanalyse est…son écoute. C’est dire combien nous avons, là aussi, perdu la parole.

Nous sommes orphelins d’une discipline dont seuls nos parents ou nos grands-parents avaient la maîtrise. Notre père Lacan s’est laissé prendre lui aussi par la «pensée mai 68 ». Il a brisé le lien de filiation juste avant de mourir. Il nous avait tout donné gratuitement, il est vrai, dans ses séminaires. Il avait le droit de tout reprendre en partant.

Nous, les anciens analystes de Lacan, qui l’avons écouté jusqu’à ce qu’il nous liquide en liquidant son transfert, avons perdu notre analysant. Il nous a rapporté beaucoup d’argent depuis mais ce n’est pas tout è fait ce qu’on souhaitait. Notre analysant est mort, il faut bien le reconnaître. Il serait grand temps d’en faire notre deuil pour en trouver un autre.

Les anciens écoutants de Lacan devraient s’écouter les uns les autres et, pour cela, créer une caisse de résonance qui portera la voix de ceux qui parlent déjà, aux oreilles de ceux qui voudront bien les écouter. Une bête institution ferait l’affaire, où l’émulation et l’innovation seraient au poste de commandement et où la transmission ne jouerait pas un rôle central.

Lorsqu’on s’enferme dans l’idée de transmission, on transforme tout le corpus théorique en tradition à respecter pour pouvoir mieux la transmettre. La tradition étouffe le mouvement intellectuel, même si elle est quelquefois nécessaire. Il faut sauver l’innovation en lui offrant un espace réservé de déploiement dans un cadre institutionnel, hors des contraintes de la transmission. La clinique ayant été privilégiée au détriment des recherches dans le champ collectif et culturel, elle a favorisé largement le lien analysant-analyste, ce qui a imprimé au mouvement analytique cette centration autour de la transmission. Il faut sortir la psychanalyse du ghetto clinique et affronter le vent du large, celui de la culture sous toutes ses formes.

Nous sommes aujourd’hui assiégés dans notre citadelle de fonctionnaires de l’état. Nous avons renoncé à cette tendance humaniste qui faisait de chaque discipline de l’esprit un interlocuteur pour le dialogue et de chaque homme de culture un psychanalyste en puissance. Nous avons rompu avec tous nos collègues en humanité(s) pour défendre notre petit pécule de cliniciens psychologues ou médecins. Il n’y a pas de mal à bien faire son travail, mais la poussière s’accumule sur ceux qui ne sont rien d’autre. Nous sommes devenus des ronds de cuir derrière nos divans, des «assis».

Karim
Jbeili
Psychanalyste

Montréal? Mai 2010