Séance du 18 avril 2008

Empire et judéité: figures communautaires de la Loi — Nationalisme et socialisme : la société des frères



(Discussion suivant le visionnement de la première heure sur trois de Sunshine d’István Szabó)



Empire et judéité: figures communautaires de la Loi du Père




KJ : Il règne dans ce film une atmosphère d’inceste. La notion d’ambition est introduite en même temps que l’inceste. La fin de l’interdit se traduit par cette double transgression de la loi de l’inceste et de la loi judaïque –exclusivement celle-ci? Ou s’agit-il aussi de la loi de toutes les communautés soumises à l’Empereur et qui l’aimaient? On renonce alors à cet amour pour choisir l’inceste.

CB : La loi de l’Empereur et la Loi juive ne s’accordent pas toujours très bien.

CR : Il y a pourtant un certain parallélisme. Le succès dans l’ascension sociale récompense l’obéissance à la loi juive, mais se pose alors la question du choix. C’est la logique du choix entre Loi juive et loi de l’Empire. Le Juif peut prendre part à la défense active de l’Empire en prenant le parti de la loi à l’intérieur de l’Empire, ce qui peut être un rôle idéal pour un Juif, qui gagne sur les deux tableaux en incarnant la loi. Ces deux figures de la loi coïncident très bien, il n’y a qu’à voir Kafka : les figures de la Loi et de l’Empereur se confondent dans chacun de ses récits.

CB : Le désir s’oppose à la loi.

CR : D’après l’arrière-grand-père, les lois de la nature viennent aussi de Dieu pour interdire l’inceste, qui n’est pas seulement culturel. Elles ont la même origine que le désir et ne sont donc pas imposées au désir, étant aussi originaires que lui.

MB : Objectivement, la consanguinité ne donne pas de bons résultats.

CR : S’il s’agit de l’explication rationnelle, on l’a toujours sue. C’est surtout une malédiction pourtant qui explique les malheurs qui en procèdent, par la violation d’un interdit.

JMD : Il y a un double reniement de l’acte du viol de la cousine, un inceste préservé par l’acceptation de la fidélité à l’Empereur par opposition aux Juifs, qu’on peut faire coexister, en un désir maintenu par la fidélité à l’Empereur.

CR : Ignatz Sonnenschein passe à un autre niveau, permettant une distance envers l’identité ethnique et les lois tribales.

JMD : Il est emprisonné là-dedans, car l’acte du viol représente l’extraction de quelque chose, une négation, consistant à se raccrocher à quelque chose qu’il a perdu. Il dit souvent que sa vie n’est qu’un échec : rien. C’est complexe : il renie sa judéité tout en la faisant subsister dans l’inceste. Il y a un lien entre le reniement du père pour lui en substituer un autre et l’inceste interdit par la judéité.

KJ : L’inceste représente une préparation de la chute de la judéité. Avec l’émergence de ce que Claude Brodeur appelle la société des frères, dès 1880 se prépare l’idée que l’empereur, le judaïsme, toutes les formes d’idéal communautaire allaient se casser la gueule. Il fallait donc préserver ces formes de vie communautaires en fonçant droit dans l’inceste, soit en ne conservant de la communauté que son aspect purement ethnique.



Nationalisme et socialisme : la société des frères

CR : C’est là le sens de l’acte de magyariser son nom, afin d’entrer dans une communauté de cet ordre, fondée non sur la distance, mais sur la continuité sans faille. Devenir Hongrois, c’est alors poursuivre la judéité sous une autre forme, non plus constituée par la loi, mais par le sang; sauf qu’il s’agit d’une consanguinité artificielle, fondée sur le changement arbitraire du nom, passant par la langue.

JMD : Quel est le statut du frère là-dedans?

CR : On a affaire à des frères ennemis.

KJ : C’est intéressant, car ça rappelle le début du séminaire avec le roman La marche de Radetzky de Joseph Roth.: On retrouve ici le rôle des socialistes et des communistes à cette période de leur création. Pourquoi? Un changement s’opère avec le passage de Hegel à Marx. La générosité de l’esclave envers le maître auquel il donne son travail se transforme soudain en égoïsme; une autre logique la subvertit chez l’esclave qu’est alors l’artisan. Le communisme représente une idéologisation de la fraternité.

JMD : Sans Dieu, sans père.

KJ : Ni Dieu, ni maître.

MB : On troque le père pour un idéal.

CR : L’idéal, c’est un signe d’égalité entre tous les frères. Ce n’est plus une figure extérieure verticale qui crée le même lien entre tous les frères, mais le signe d’égalité entre eux qui devient la loi. Il prend la place et s’approprie les fonctions du père, s’autonomisant par rapport aux frères concrets

KJ : C’est inquiétant.

CB : C’est un risque.

CR : On y tombe dès la Révolution, par une vengeance contre tout ce qui n’est pas la société des frères. Un autre aspect, c’est une des valeurs que défend à tout moment le juge : la libéralité et la tolérance associées à la figure de l’Empereur. Le genre de chose qui disparaît quand on tombe dans l’idéologie de la fraternité pure, où il n’y a pas de place pour la distance : soit on est complètement avec le groupe ou on est complètement en dehors, d’où élimination totale de ceux qui sont situés dans cette position.

KJ : On est piégé dans le gouffre de l’identité à soi.

JMD : Ce qui définit le frère.

CR : On est avec ceux qui excluent les autres ou bien on est soi-même exclus.

CB : Les frères correspondent à deux régimes.

CR : Un régime est animé par un idéal conservateur, l’autre est le régime socialiste avec ses fraternités radicales.

KJ : Ou nationalistes.

CB : Ou bien un régime libéral-conservateur, défini par la soumission à l’Empereur et à la Loi.

CR : Cette soumission est ce qui permet de tolérer les différences, comme l’Empereur le recommande à Ignatz. « Tenez compte des différences, mais en même temps, appliquez la loi. » Il faut souligner libéral et conservateur, car les deux discours coexistent pour justifier cet Empire, où la libéralité est permise par le fait qu’il y a une figure paternelle d’autorité légitime. (enregistrement coupé)