L’Œdipe paternel, fraternel et narcissique

Karim Jbeili

L'énigmatique sphinx


L’histoire psychique de l’Égypte du roi Farouk à la révolution du 30 juin 2013

L’Œdipe à trois temps

Le mythe d’Œdipe comporte plusieurs étapes qui se résument essentiellement à trois. La première, la plus connue, lorsque Œdipe tue son père, roi de Thèbes, et épouse sa mère. Cette première partie a un caractère paternel puisque c’est du meurtre du père qu’il s’agit. Il convient donc de l’appeler l’Œdipe paternel.



Dans une deuxième partie, la mère et le fils jouissent en toute naïveté de leur situation exceptionnelle. Le père est mort, leur jouissance n’a donc plus de contrainte. Pourtant vers la fin de cette période, il y a sans doute le sentiment confus qu’il s’est passé quelque chose d’anormal. Le père est absent depuis si longtemps qu’il doit surement lui être arrivé quelque chose. Les gens décident alors de multiplier les règles pour faire comme si le père était encore présent. Sans compter qu’Œdipe durant cette période a enfanté de 4 enfants qui sont, en réalité, ses frères et sœurs. Un sentiment de fraternité commence à prévaloir qui se confond avec le vague sentiment que le père pourrait avoir définitivement disparu. J’ai nommé ce moment l’Œdipe fraternel. Il correspond à la logique de la névrose obsessionnelle où on multiplie les contraintes pour faire comme si le père était encore là.



Cette période aurait duré très longtemps n’était-ce de l’épidémie de peste qui a frappé la ville de Thèbes. C’est ainsi que commence la troisième étape de l’Œdipe. Tout le monde s’interroge sur les causes de cette punition infligée par le sort. Quelqu’un aurait-il commis un crime si abominable que toute la ville en subirait la vindicte divine? C’est là qu’intervient le devin Tirésias qui révèle le pot aux roses.



La révélation du secret va modifier totalement 1)les rapports entre Œdipe et sa mère, 2)les rapports à l’intérieur de la cité et, enfin, 3)les rapports entre la cité et son environnement géographique. C’est ici que commence la période narcissique de l’Œdipe. Œdipe se crève les yeux. Il ne voit plus désormais que lui-même de l’intérieur. La cité se débarrasse définitivement de son système symbolique qu’elle remplace par un système politique incarné par Créon. La cité, enfin, ferme ses portes et coupe ses liens avec son environnement. Etéocle et Polynice qui auraient dû alterner au pouvoir se font la guerre à mort.



La fermeture de la cité sur elle-même transforme le monde extérieur en univers hostile incarné par Polynice qui va liguer plusieurs villes contre Thèbes. À sa mort, il sera laissé à la merci des animaux sauvages alors qu’Étéocle, qui incarne l’intérieur fermé, va être enterré avec tous les honneurs du chef d’état.



Entre la première et la deuxième étape, entre l’Œdipe paternel et l’Œdipe fraternel, le changement est à peine perceptible. Le père est mort mais on n’en est pas très sûr. Le nouveau père est un frère mais on n’en est pas très sûr non plus. On est juste étonnés de cette absence de contrainte qui crée comme un malaise.



Entre la deuxième et la troisième période, la différence est, par contre, très massive. Tout ce qui se faisait jusqu’à présent avec naïveté s’est révélé incestueux. Devant cet effroyable scandale, chacun doit se replier sur lui-même et éviter tout contact avec autrui par crainte qu’il ne se révèle incestueux. Tout ce qui est hors de soi, tout ce qui est hors de la cité devient menaçant et dangereux.



L’Égypte à trois temps

Il est possible de comprendre l’histoire de l’Égypte moderne à travers les 3 étapes de l’Œdipe paternel, fraternel et narcissique.



La première période correspond à la chute du roi Farouk et du régime royal et la fin de l’occupation anglaise suite à la révolution nassérienne de 1952.



La deuxième période qui correspond à l’Œdipe fraternel commence avec la période républicaine. C’est l’euphorie; Nasser va épouser la cause arabe et s’approprier sans difficulté d’un certain nombre de choses qui jusque là paraissaient inaccessibles, le canal de Suez, le barrage d’Assouan et va défier, en diverses circonstances, le colonialisme israélien et occidental.



Les «Frères Musulmans» est un mouvement qui est né dans les années 30. Ils vont profiter de l’avènement de Nasser pour se positionner sur l’échiquier politique. Ils vont jouer la carte de la morale en provoquant le fameux incendie du Caire en janvier 1952.



Ce sont les lieux publics où on consomme de l’alcool et de l’érotisme sur le modèle occidental qui seront visés par les incendiaires. Les FM se conçoivent comme des sauveurs. Ils doivent, en appliquant une morale beaucoup plus sévère que la morale traditionnelle, compenser la faiblesse du « père ». C’est une logique tout à fait conforme à celle de la névrose obsessionnelle.



D’autre part, en se présentant comme « frères » musulmans, ils prennent acte du fait que des pères il n’y en aura plus guère. Leur chef est un guide dont la rigueur ne fait que masquer sa faiblesse de « frère ».



Le caractère obsessionnel des FM est apparu très clairement durant le règne du président Mohamed Morsi.  Toute décision concernant les orientations du pays était immédiatement suivie d’une rétractation.  Les décisions qui, en revanche, accroissaient la «frérisation» du  pays étaient maintenues.



La troisième période de l’Œdipe narcissique commence par une crise. En Égypte, les crises furent nombreuses mais je crois que la plus dure et la plus longue fut celle provoquée par les accords de Camp David. La paix avec Israël a forcé les Égyptiens à contrôler de façon continue  et prolongée leur exaspération face aux provocations et à l’arrogance d’Israël. Autrefois ils pouvaient descendre dans la rue crier tout leur saoul dans ce qu’on appelait alors la rue arabe ou alors provoquer des escarmouches avec l’ennemi qui avaient au moins le mérite de décharger la tension.



Depuis Camp David, ce n’est plus possible; la colère et la haine doivent rester dans l’intimité des alcôves. Mais elle déborde cette haine. Le comportement israélien est tellement hors la loi et la haine qu’il inspire tellement excessive que cette haine devient elle-même hors la loi. C’est ici que la haine devient incestueuse parce qu’elle n’a plus de limites déterminées par une autorité. Et s’il y a inceste dans la haine, il y a aussi inceste dans l’amour.



Beaucoup de gens ont été surpris par ces transgressions émotionnelles. Ils ont alors décidé de faire comme Œdipe et comme Thèbes dans les mêmes circonstances : de se refermer sur eux-mêmes. Pour ne plus que leur stimulation déborde, ils ont entrepris d’éteindre toutes les sources de stimulation. Le regard en particulier est devenu un des sens les plus dangereux. Ils ont alors enfermé les femmes sous le niqab et la burqah. Mais ça ne leur a pas suffi. Ils ont alors annulé l’écoute en interdisant la musique et l’opéra.



Mais là aussi, quelquefois, ça ne suffisait pas. Certains ont alors été jusqu’à annuler tous leurs sens en se lançant dans des opérations suicide où ils étaient sûrs d’enfin trouver l’inhibition totale de leurs sens.



C’est ainsi qu’est né le courant salafiste qu’on a longtemps confondu avec celui des FM. Mais qui s’en distingue comme une problématique narcissique se distingue d’une névrose obsessionnelle.



Ici le père est mort et on le sait parce qu’il ne peut plus protéger personne des débordements émotionnels. L’appartenance religieuse peine à se soutenir d’une conviction personnelle. Elle devient creuse et superficielle et se suffit de l’apparence de la conviction dans le respect de règles de plus en plus fantaisistes. Mais c’est alors que s’insinue le doute dans la réalité de cette conviction qui n’est plus qu’une appartenance superficielle. C’est là que chaque musulman doit manifester son appartenance religieuse dans son apparence. La zebiba sur le front, la barbe sans moustache, le hijab, la burqa deviennent les attributs indispensables d’une religiosité défensive. On doit sans cesse nier le doute et confirmer ses convictions religieuses par des attributs particulièrement évidents.



Il s’installe désormais un clivage entre l’intérieur du sujet où règne la peur et l’incertitude et l’extérieur où se manifeste une conviction tellement apparente qu’il est difficile de la manquer. Ce clivage s’installe également sur le plan collectif. À l’intérieur de la collectivité, le système symbolique religieux ne peut plus rendre aucun service, il est trop naïf trop bon enfant. Il faut le remplacer rapidement par un système de surveillance politique. La religion devient ici carrément politique. Le Salafisme est une religion politique qui surveille la fidélité de ses membres avec le plus grande attention. Si l’intérieur est surveillé, on offre à l’extérieur une fermeté de conviction et une homogénéité que rien ne doit altérer. L’extérieur devient une menace à l’homogénéité intérieure. Cette situation, de façon étonnante, avait déjà été mise en scène par la partie narcissique du mythe d’Œdipe comme on a vu précédemment.



Celui qui n’appartient pas à la religion politique est un indésirable ou plutôt quelqu’un qui n’a pas d’existence. Il appartient à un autre monde qui n’a pas sa place dans un univers politique clos. Celui qui fréquente des chrétiens, ou des musulmans qui n’appartiennent pas à cette religion politique, devient tout à coup suspect. Il vaut mieux pour lui rompre des relations qui pourraient lui nuire. Émerge alors l’idée que ces gens de l’extérieur, il vaudrait mieux les expulser et les pourchasser et , éventuellement pourquoi pas, les tuer pour qu’ils cessent de compromettre la virginité du militant ou l’homogénéité de la nouvelle religion politique.



Tous les comportements que je viens de décrire n’ont aucun rapport avec l’Islam. On les retrouve en Occident parmi les Chrétiens ou bien chez les Juifs dans le mouvement Sioniste. On les retrouve enfin dans des mouvements nationalistes qui n’ont pas de rapport avec la religion comme les Khmers Rouges.



Ce sont des comportements purement psychologiques qui ont du reste été mis en scène dans le mythe d’Œdipe dès la plus haute Antiquité. Chaque région du monde cristallise ce comportement sur le mode de sa culture. Nous allons profiter de l’occasion pour comprendre un peu ce qu’il en est du sionisme qui est le voisin immédiat de l’Égypte et qui a beaucoup contribué à l’évolution de la situation dans ce pays.



Israël à trois temps

Selon l’analyse que je vous ai présentée à Saint-Maurice et qui s’intitulait :«L’érection entre bâtir et baptiser.  Les origines du monothéisme», il est possible de résumer toute la religion juive par un seul mot : «éjaculation».  Ce qui veut dire que la religion juive impose à tout homme juif de ne pas conserver sa semence et d’au contraire, la partager, voire la distribuer aux femmes auxquelles sa lignée s’est alliée.



Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que sur le plan collectif, tout Juif est supposé pratiquer l’agriculture et diffuser les semences végétales.  Au niveau collectif, la graine que le Juif est tenu de diffuser est le Juif lui-même.  Les Juifs doivent se distribuer sur toute la surface de la terre et ne pas s’accrocher à un endroit en particulier.



Il manque, en fait, un mythe à la Genèse.  Tout contribue à penser qu’il a existé mais qu’on aurait perdu sa trace.  Ce mythe est le suivant : Yahvé a couché avec la terre et a enfanté d’elle «Adam» le père de l’humanité.  Ce dernier porte la trace de son ascendance maternelle dans son nom Adama, la terre.  Il suit de ce mythe disparu, des conséquences, elles, tout à fait existantes.  C’est que la mère de l’humanité, et en particulier des Juifs, c’est la terre. Il suit de cela que l’interdit de l’inceste s’applique.  Il est interdit aux humains, et tout particulièrement aux Juifs, de s’enraciner quelque part.



C’est pour cette raison que les liens des Juifs avec la terre ont toujours été prudents.  Ils se sont refusés à la propriété foncière, se sont rarement adonnés à l’agriculture et ont soigneusement évité de construire un état, à part quelques rares moments.



Mais, sous l’influence du courant nationaliste au XX° siècle, les Sionistes ont décidé, au nom des Juifs, de ne plus respecter cet interdit en faisant main basse sur la terre de Palestine.  Ce geste n’est, ni plus ni moins, qu’un meurtre du père qui correspond à la première partie de l’Œdipe.  Les Sionistes, en tant que Juifs, ont tué Yahvé pour lui piquer sa femme : la terre de Palestine.  Mais cette terre appartenant aux Palestiniens, on obtient une situation assez cocasse où ces réfugiés sans patrie sont situés aux yeux des Sionistes à la même place que Yahvé.



Ils n’ont, hélas pas pu tirer beaucoup d’avantages de cette situation originale.  Car, en plus d’avoir perdu leur terre, ils ont eu la surprise d’apprendre que, comme Yahvé, ils n’existaient plus.



La deuxième étape qu’est l’Œdipe fraternel est caractérisée par la jouissance sans contrainte des fruits du meurtre du père et par la multiplication des lois et des règles qui viendraient restaurer l’impression que Yahvé le père existe encore.  La construction de l’état d’Israël avec sa quantité incroyable de lois ségrégatives incarne bien cette étape.



C’est ainsi qu’est née une religion politique dont le culte principal est la possession de la terre.  Son rapport à la religion juive se limite à vouloir rassembler tous les Juif sur ce territoire.  Mais la dimension religieuse et cultuelle du Judaïsme a totalement disparu.  Cette religion politique sans dieu n’inspire qu’une passion superficielle, dictée par l’intérêt d’avoir une terre.  Il n’y a aucun mal à avoir une terre mais il est difficile d’en faire une religion.



L’intérêt, pour un Juif d’être sioniste est toujours  présenté comme évident.  Pire les Juifs qui se refusent à l’être sont considérés comme des traitres, des «self hating jews».  La preuve que Juif et Sioniste ne vont pas forcément de pair c’est que la moitié des Juifs ont résisté aux chants de sirène du Sionisme et continuent de peupler le monde.



Le risque, pour le sionisme, existe encore que des Juifs commettent le crime suprême d’aimer des Palestiniens ou des Arabes;  Ou le risque inverse que les Palestiniens cessent d’accorder le moindre intérêt à s’attaquer au sionisme.  Ces éventualités sont dangereuses parce qu’elles comportent la possibilité de l’amour.  Et nous avons vus précédemment combien l’Œdipe narcissique  ne tolère pas la possibilité de l’amour qu’il considère comme incestueux.



Mais le sionisme n’est pas à court de moyens pour garantir la loyauté des Juifs à son endroit et saper l’éventualité de l’amour.  Le moyen suprême propre à la 3° période de l’Œdipe c’est d’entretenir le conflit et la peur par des provocations incessantes.  La peur stimule l’instinct grégaire.  Lorsque le chien aboie, les moutons, poussés par l’instinct grégaire, se rassemblent au lieu de se disperser.  Ce n’est pas pour rien que les révolutionnaires égyptiens traitent les FM de moutons.  La peur, continuellement attisée, environne les Juifs et les oblige à rompre leurs liens avec ceux qui n’appartiennent pas à la nouvelle religion politique sioniste.



Le mouvement des colons incarne le mieux cette 3° période de l’Œdipe.  Ils traitent les Palestiniens comme des animaux sauvages dont il faut détruire l’habitat et les sources de nourriture.  Ils morcèlent leur territoire par des routes et des lotissements dont ils sont exclus, ils scient leurs oliviers à la tronçonneuse et accaparent l’eau d’irrigation.





L’homogénéité derrière la muraille.

Peut-être que ce qui représente le mieux les religions politiques c’est la muraille;  Ou plutôt la muraille représente-t-elle ces religions à leur moment ultime, lorsque l’Œdipe narcissique leur a permis de réaliser l’homogénéité totale à l’intérieur des murs de la cité ou à l’intérieur des murs de l’individu.  Cet «accomplissement» présuppose qu’on ait expulsé ou tué tous ceux qui ne correspondent pas au modèle souhaité.



Beaucoup de mythes et d’auteurs ont signalé le phénomène sans forcément le rattacher à l’Œdipe.  Dans le mythe de la fondation de Rome, la cité se démarque du Latium et du monde lorsque Romulus va tracer le sillon de la muraille, tandis que Rémus va se retrouver enterré au delà de la muraille.



De la même façon, Carthage va se démarquer de l’Afrique[1] lorsque la reine Didon, qui s’était faite offrir une terre aussi grande qu’une peau de taureau, va découper cette peau en très fines lanières pour tracer les contours de Carthage.  Le taureau mort ainsi que l’Afrique vont se retrouver au delà des murailles de Carthage.



Ces mythes tout en étant dans la même logique de rupture entre la cité et son terreau insistent sur la gémellité, sur l’identité. Romulus est le jumeau de Remus, Carthage est le jumeau de la peau de taureau. L’identité citadine apparait au moment où l’œdipe narcissique impose la rupture entre la cité et sa terre de naissance.



Sur le plan individuel, l’œdipe narcissique s’applique de la même façon.  Freud avait observé l’enfant qui découvre pour la première fois, hors de lui, ses matières fécales. La surface corporelle de la peau est ici à la place de la muraille des mythes précédents. Tandis que les matières fécales sont à la place de ce corps gisant sous la muraille, dont on ne sait s’il faut l’enterrer ou pas.



Lacan a produit un mythe similaire pour comprendre le même phénomène.  À la différence près que le jumeau, au delà de la muraille, au lieu d’être rejeté, devient inaccessible.  Il s’agit du stade du miroir. Ici la surface corporelle se différencie de l’image de soi, tout en lui étant bien entendu très semblable.



Avec Lacan, la question identitaire produite par l’œdipe narcissique atteint beaucoup plus nettement sa dimension narcissique. On se rappelle que Narcisse avait été condamné à aimer sa propre image. Ce qui était pour lui un véritable supplice puisqu’elle lui était, à jamais, inaccessible contrairement à l’image d’autrui, à laquelle il pouvait avoir accès régulièrement.



Dans la pensée de Ibn Khaldoun, le sociologue et historien bien connu, chaque muraille est comme en attente des nomades barbares qui l’environnent.  Ceux-ci vont finir par envahir la ville et installer une nouvelle dynastie au pouvoir.  Curieusement, avec les religions politiques, le phénomène d’envahissement relève presque de l’impossible.



Premièrement parce que, lorsqu’elle est attaquée, l’agression fortifie l’homogénéité d’une religion politique et par suite sa puissance militaire.  Deuxièmement parce que les religions politiques répugnent à envahir une population qui viendrait polluer la pureté de leur homogénéité.  Sauf si elles considèrent que ce peuple est inexistant ou bien qu’il n’a pas encore atteint la dimension humaine, comme le cas s’est  présenté à plusieurs reprises durant notre «glorieux» XX° siècle.



Comment une telle situation peut-elle se modifier?  Comment l’histoire peut-elle continuer d’avancer? Le problème est très épineux.  Rien n’a changé sur la question palestinienne depuis plus de 65 ans.  La situation en Égypte évolue, mais très péniblement.  Sommes-nous devant une impasse historique?  Est-ce que tous les  pays vont produire des religions politiques et rester cantonnés derrière leurs murailles?  Avons-nous atteint la fin de l’histoire comme disait Fukuyama?



La question identitaire a subi une modification radicale lorsque la surface corporelle d’un marchand de légumes, nommé Bouazizi, a brulé en Tunisie.  Par ce geste il semble avoir mis fin au concept même de muraille.  Depuis lors, et de façon quasi universelle, la question de l’identité se retrouve posée au centre de la subjectivité plutôt que sur la surface corporelle.  Ce sont les centres des cités qui importent désormais, et non plus leurs murailles. La place Tahrir au Caire en est le modèle exemplaire. Le lien avec le pays voisin, fut-il ennemi, devient secondaire.



La révolution égyptienne ne s’est pas souciée de murailles ou de conquêtes.  Elle était d’amblée au cœur de la cité.  La  place Tahrir a été le centre de la révolte et de l’innovation.  La place Tahrir était comme l’écran d’ordinateur de la ville.  Comme l’écran qui change la dynamique familiale lorsqu’il entre dans une maison.  C’est l’écran qui l’emporte sur le lien social. Celui de l’ordinateur ou celui du téléphone « intelligent ». Tous les liens sociaux sont médiatisés par l’écran. La périphérie, la muraille, la surface corporelle sont en train de tomber en désuétude.



Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le printemps arabe a accompli un exploit : celui de contrer une religion politique sans la renforcer.  Il ne s’est pas attaqué à sa précieuse muraille en lui donnant ainsi le prétexte d’augmenter sa peur.  Il ne lui a pas laissé le temps d’accroitre son homogénéité.



Peut-être que le printemps arabe a trouvé le remède miracle pour contrer la maladie des religions politiques.  Peut-être qu’il va réussir à construire, non pas des ponts, car des ponts enjamberaient des murailles, mais des rhizomes qui viendraient nouer ce que l’Œdipe narcissique a isolé.  Leurs efforts sont comparables à ceux qui, au XX° siècle, ont rêvé l’Europe malgré la division nationaliste de celle-ci.  Avec la différence qu’ils disposent de moyens informatiques importants dont ils usent avec une redoutable efficacité.  Ils viennent d’en faire la preuve en présentant, ce qui ne s’est sans doute jamais fait auparavant, une pétition portant 22 millions de signatures.



Pendant que j’écrivais ces lignes a éclaté la révolution du 30 juin qui a renversé le président Morsi.  Une formidable vague humaine de plus de 20 millions de manifestants a pris d’assaut le pouvoir narcissique du président.  Certes l’armée a prêté main forte au mouvement populaire et beaucoup s’y sont trompés en qualifiant de coup d’état ce renversement.



Moi qui ai participé au mouvement presque depuis l’origine, je peux vous garantir qu’il s’est fondé sur l’idée de génie d‘une simple feuille de papier, équivalente à un bulletin de vote sur laquelle était inscrite le nom du «votant» ainsi que le numéro de son identité dans les registres informatiques de l’état.  Tout ceci chapeauté par l’enseigne du mouvement «tamarrod» rébellion.  Les Égyptiens qui ont signé ce papier ont le sentiment d’avoir voté la destitution de leur président.



Ce qui caractérise ce deuxième épisode révolutionnaire, et qui le fait ressembler à s’y méprendre à celui, inaugural, du 25 janvier 2011, c’est qu’il ne vise pas à proprement parler le pouvoir.  Je veux dire qu’il n’a rien à proposer de façon immédiate, en termes de représentants, de ligne politique ou de programme.  C’est une coalition populaire qui s’est lancée dans une protestation spontanée.



La surprise, tant le 25 janvier 2011 que le 30 juin 2013, c’est qu’ils se sont trouvés extrêmement nombreux sans l’avoir initialement prévu.  C’est cet effet de surprise qui a déclenché la révolution la première fois et la deuxième fois.  Il y a là une découverte de soi totalement imprévue qui fait l’évènement historique.  Le soi découvert n’a pas de limites précises, il pourrait englober toute la société. On pourrait parler de narcissisme primaire comme le décrit Françoise Dolto. Le sentiment de soi allant devenant.  Ce qui est extrêmement différent du narcissisme islamiste qui est un narcissisme secondaire et qui se définit par la muraille.



Ouverture épistémologique pour conclure

Je sens que j’ai déjà été très exigeant avec vous aujourd’hui.  Je vous ai demandé de m’accorder que l’Œdipe comportait trois temps.  Je n’ai pas détaillé mon analyse mais, par certains cotés, l’histoire parle d’elle même.  Je vous ai également demandé d’accepter que l’Œdipe puisse se déployer tant sur le  plan individuel que collectif.  L’idée n’est pas très nouvelle puisque Freud l’a largement utilisée dans ses écrits anthropologiques.  En revanche, les exemples que j’ai utilisé pour illustrer le phénomène étaient particulièrement sensibles.  Il n’est jamais facile de parler d’Israël, surtout lorsqu’on ne se cantonne pas dans l’éloge obséquieux.



Et, pour finir, je vous ai asséné que c’était l’homogénéité, stade suprême de l’Œdipe, qui est la cause des génocides et qui, simultanément, rend impossible l’envahissement d’autrui, à moins qu’on n’ait la ferme intention de l’exterminer.  Il y aurait beaucoup à dire sur cette question de l’homogénéité.  Mais je vais m’en abstenir et  plutôt vous demander un dernier effort pour me suivre dans un lieu que je n’ai pas abordé jusqu’à présent.



J’ai décrit, dans mon texte, un phénomène dans lequel progressivement, un sujet comme Œdipe qui est né et a progressivement évolué pour devenir un espace clos sur lui-même et aveugle aux autres.  Je vous ai  parlé également de la cité de Thèbes qui, de quelques chaumières est devenue une cité close et cernée de murailles.  Nous avons également traversé les deux exemples que sont l’Islamisme et le Sionisme, dans lesquels une religion, après avoir essaimé partout se recroqueville sur elle-même et devient un espace clos.  Un sujet, une cité, deux religions suivent ainsi sans s’être concertés une évolution comparable.  Comment comprendre ce parallélisme?



Et si ce parallélisme reflétait notre façon de construire notre perception de la réalité?  Et si, progressivement, à partir d’un réel diffus, on laissait émerger un phénomène qui se démarquait légèrement de ce qui l’entourait puis, petit à petit, prenait des distances de plus en  plus nettes par rapport à son environnement et finissait par émerger comme une entité nettement distincte, après ce long cheminement?



Dans ce cas, le fait que les objets que nous observons dans notre réalité soient distincts de leur environnement serait une véritable construction ayant un caractère tout à fait contingent. L’entité distincte qu’il nous plait de voir dans la réalité n’est, en fait, que l’échafaudage ultime de quelque chose qui aurait pu ne pas être.  Rien ne dit qu’il faille atteindre ce stade suprême de l’identité à soi de l’objet.



Et quand je dis  objet, ce n’est pas forcément d’un être vivant qu’il s’agit.  Les objets inanimés que nous observons pourraient eux aussi relever de la même dynamique évolutive.   J’avais fait le pari de traiter ce thème lors du colloque de 2011 à Montréal qui s’intitulait «faire corps».  Mais j’arrête ici mes élucubrations en vous remerciant de m’avoir suivi aussi loin sur ce chemin ardu.



[1] C’est ainsi que se nommait la Tunisie, à l’époque.