Trois règles pour comprendre et traiter la douleur
On ne comprend vraiment la douleur que lorsqu'on se rend compte qu'elle n'est pas nécessairement due à des causes physiques.  En fait la douleur se situe à l’intersection du corps et de l’esprit.  Elle relève des deux domaines à la fois.  Se limiter à l’appréhender sur un seul versant peut handicaper la bonne marche du traitement.

Il y a toujours un substrat physiologique, un événement corporel passé ou présent qui est comme un point de départ.  Le psychisme vient ensuite, opportunément, profiter de l’occasion pour en faire quelque chose d’autre.

Il y a de multiples moyens d’appréhender la part psychique de la douleur.  La première condition, sine qua non, est d’introduire la sensation comme élément important et noble du traitement.

En ce sens qu’il importe que le patient ne soit pas là pour «s’exprimer», faire de l’introspection ou «travailler» un sujet.  Il importe que le patient dise ce qui lui vient à l’esprit, même les choses les plus «banales» et, surtout, parle des sensations de son corps.

Le problème des patients qui vivent de la douleur est qu’ils craignent énormément d’indisposer leurs interlocuteurs en répétant leur plainte.  Une fois que l’interlocuteur sait qu’ils sont en douleur, ils ne se sentent pas autorisés à lui en reparler ou à lui en dire plus.  Il a déjà l’information, pensent-ils, inutile de répéter.

Que le patient puisse parler et reparler de sa douleur, autant de fois qu’elle se présente, est déjà un premier succès du traitement.  Ce résultat obtenu, il ouvre la voie à l’analyse du matériel ainsi obtenu.
Une des façons les plus fréquentes de travailler sur la douleur est de la mettre dans son contexte et de lui donner du sens à partir de ce contexte.  La douleur peut en effet prendre du sens dans le cadre de la vie quotidienne du patient.

Une douleur passagère, ou l’accroissement passager d’une douleur chronique, peut correspondre à un moment important de la vie quotidienne.  Un rendez-vous avec une personne qui compte, le retour inattendu d’un souvenir chargé d’émotion etc.  Dès qu’une telle douleur se présente, une petite enquête permet de repérer l’émotion qui a déclanché la douleur et comprendre ainsi le sens de celle-ci.
Mais pour les douleurs plus persistantes, il est possible quelquefois de pousser l’analyse un peu plus loin. On s’aperçoit alors que la douleur apparaît souvent comme une bataille contre l’absence ou le vide.
Un mal de tête apparaît souvent après un vertige ou un étourdissement.  Une douleur est souvent précédée d’un engourdissement.  Tout se passe comme s’il fallait empêcher une disparition, la disparition subjective dans l’évanouissement ou la disparition d’un membre qu’on ne sent plus, en s’assurant sans cesse que forcément quelque chose existe là ou siège la douleur.

La douleur du membre fantôme fait exister le membre absent jusqu’à ce qu’une action volontaire fictive vienne le faire exister neurologiquement. Une très bonne façon d’atténuer la douleur du membre fantôme est de demander au patient de s’imaginer en train de le mouvoir de façon répétitive.  Lorsque le membre absent aura repris sa place dans l’image du corps du patient, les motifs psychologiques de la douleur auront disparu.

La douleur de désafférentation qui est issue d’une coupure d’une terminaison nerveuse et donc, d’une absence sensitive d’une partie du corps, peut guérir lorsqu’on peut stimuler électriquement les environs de la zone absente et simuler ainsi sa présence. L’application d’un «tense» dans les environs de la zone désafférentée permet de simuler une image floue de la zone.  Elle vient dès lors reprendre sa place dans l’image du corps du patient. Et la cause psychologique de la douleur s’atténue et peut disparaître.

Il y a également les douleurs de dépossession qui surviennent lorsqu’une partie du corps est prise en charge par un médecin ou un physiothérapeute sans que le patient ne soit très collaborant.  La partie du corps manipulée par le professionnel s’enflamme de façon inattendue parce que le patient n’a pas donné son assentiment total à l’intervention. Il se sent envahi par la manipulation et provoque l’inflammation de la zone. Parler avec le patient de cette question peut permettre de régler le problème puisque le patient récupère ainsi une partie de son corps après avoir cru que le professionnel l’en avait dépossédé.

L’acouphène peut être considéré comme une forme de douleur. L’acouphène est un bruit dérangeant qu’on entend dans l’oreille lorsque, précisément, il n’y a pas de bruit.  Dans ce cas comme dans les précédents que nous avons évoqués, l’oreille a besoin de continuellement démontrer son existence en envoyant des sons au cerveau. L’acouphène se résorbe lorsqu’on installe dans l’environnement un bruit continu, comme un ventilateur, qui remplit la fonction de l’acouphène en rendant l’oreille continuellement présente. Un travail sur la différence entre le silence et la parole peut contribuer à résorber l’acouphène.

L’hypersensibilité à la lumière est aussi une forme de la douleur. Ce qui est craint ici c’est l’obscurité totale. En sensibilisant ses yeux à l’extrême, le  patient rend continuellement présente la lumière, combattant ainsi l’attraction de l’obscurité. Il faut évaluer ici pour quelle raison l’obscurité totale a un tel pouvoir attractif qu’elle met en danger le sujet. 

Conclusion

Ce qui compte dans le traitement de la douleur c’est
  1. De maintenir continuellement incertaines les causes de la douleur entre l’origine psychique et l’origine somatique.
  2. De favoriser dans la parole du patient des associations libres où il est clairement précisé que les sensations physiques ont leur place.
  3. De repérer le lieu du vide qui engendre la douleur et de comprendre d’où ce lieu tient son pouvoir attractif.