An 1 de la Révolution arabe: Hommage aux immolés arabes

Hommage à Bouazizi
A la mémoire de Mohamad Bouazizi (04 Janvier 2011 Tunisie), Ahmad Hachem As-Sayyed (Alexandrie Egypte, Janvier 2011), Mohamad Al-Durah (Palestine, 12 ans), Hamza Al-Khatib, (Syrie, 13 ans), Neda Agha Soltan (Iran). 
Aux autres immolés du Monde arabe. A tous les suppliciés de la terre

Ce texte est une contribution de l’auteur au Colloque «Faire corps», organisé par Calame.ca, groupe de recherche en psychanalyse et anthropologie historique – Montréal Canada (1)

Le corps, forgeur d’histoire

Obscur objet du désir ou élément de l’imaginaire social? Interrogation lancinante qui induit une réflexion pluridisciplinaire relevant de l’anthropologie et de l’anthropométrie, de la biologie et de l’oncologie, de la sociologie et de la psychologie, de la théologie et de l’ontologie, de l’hématologie et de l’histologie, de la physiologie, voire même de la philosophie, de la poésie et de la littérature, dont la réponse ne saurait provenir que d’une auscultation méthodique du corps; une problématique qui prescrit un déroulement du corps dans tous ses états. Abordons donc le sujet du corps avant d’entrer dans le corps du sujet, sans préjugés ni concession.

Que l’on se rassure toutefois. Un rapide regard clinique suffit à assurer que le corps représente un symbole universel de la vitalité, tour à tour adulé, hissé même au rang des canons grecs de la beauté, exalté par les dieux du stade et du sport, mais aussi mutilé tant pour des raisons religieuses (circoncision excision), que pour des raisons esthétiques en ce que la scarification se revendique comme la sublimation ultime de la beauté par la douleur.



Le sujet du corps

Sujet majeur de la société, le corps fait corps avec la société, de son passé et de son avenir, de son devenir, de sa culture et de sa problématique, de ses projections et de ses envies, de ses frustrations et de ses phobies, de ses conquêtes et de ses défaites. Sous des propos sirupeux et langoureux, son récit emprunte au langage guerrier.

Objet de fantasmes, le corps est le lieu de la confrontation symbolique entre Orient et Occident en un mouvement dissymétrique qui porte le Couchant à se dévoiler –dénuder ?- au fur et à mesure qu’il s’engouffre dans la société des loisirs, quand le Levant se redresse, en dress code, toutes voiles dehors, -à s’enfouir ?- face à ce qu’il considère comme sa dilution dans un faux happening mondialisé.

Voilé, dévoilé, le corps est l’objet d’un dévoiement. Son appropriation s’apparente par moments à un viol de propriété, à tout le moins à un abus de bien social en ce qu’elle se fait souvent par dépossession d’autrui. Dans la confusion, naturellement, dans la fusion, rarement. Uniquement sans doute une telle hypothèse dans les contes de fée. Sofitel 2806 New York (2) et réflexologie plantaire (3) portent témoignage de l’âpreté de la bataille. Combat d’arrache-pied,  d’un corps à corps épique ou dégradant, selon la prévenance de l’un et le consentement de l’autre, selon la prédation de l’un et la victimisation de l’autre.

Obèse ou famélique, le corps constitue la carte de la géographie alimentaire de la planète, clivant les sociétés d’abondance, des sociétés de pénurie, la malbouffe, des gourmets, les Fast Food, des toques étoilées. La géographie de la carte du tendre, lorsque la fièvre s’en empare, ou que le diable s’en saisit, carte de la tristesse, lorsqu’il bat froid le plus ardent des soupirants incongrus, carte du devoir, lorsque chevillé au corps, il se révèle de marbre face à la plus mirifique des propositions, carte de la désolation, enfin, lorsqu’on y met toute son âme, sans résultat.

Le corps du sujet: Lieu de reproduction de la vie

A ce niveau de la dissection symbolique, il peut paraître judicieux au profane occidental de se plonger dans l’objet de son fantasme exotique absolu: le corps en Islam. Le sujet prête à embarras. Une interprétation sommaire des institutions liées dans l’imaginaire collectif à la culture musulmane (Polygamie, Hammam) suggère sinon un laxisme du moins un hédonisme socioreligieux de I’ Islam.

S’il dédaigne ce qui apparaît à d’autres cultures comme étant les plaisirs de la bonne chère, le champagne et le jambon de Parme, l’Islam ne dédaigne pas les plaisirs de la chair. Abondamment cité par le Coran, le corps est en fait le lieu privilégié d’une inscription sociale ritualisée.

Malek Chebel, anthropologue et psychanalyste, soutient que le corps est d’abord un «corps textuel soumis à la suprématie du verbe dans les incantations religieuses».

Dans un ouvrage paru aux Presses Universitaires de France (PUF Quadrige), l’universitaire algérien (4) distingue toutefois cinq grandes périodes dans la conception islamique de l’histoire du corps:

  • 1re période VII -IX me siècle: Religion.
La phase de lancement de la religion correspond à une phase de rigueur et d’exemplarité. Au contact de la sphère du sacré, le primat de la purification S’impose (prosternation, ablutions etc.).Le Musulman est désigné par sa corporalité, point de jonction du corps entre le profane et le sacré, les Musulmans sont désignés par leur symbolisme religieux. Ils sont identifiés comme étant «ceux qui s’inclinent, qui s’agenouillent, qui se prosternent (Houm Allazina Raki’oûne, Assajidoûne, Coran, sourate IX, verset 112)». La prosternation du musulman implique le corps au delà même de ses virtualités propres pour le mettre au service d’un dogme théocentrique fédéré par le haut.

  • 2ème période VIII -XIII me siècle: Médecine.
Dans la phase d’expansion musulmane marquée par le développement des connaissances au contact des civilisations étrangères, le corps, par le biais de la médecine, se trouve au centre du dispositif de la civilisation musulmane, tant pour des raisons stratégiques que culturelles. Ainsi, le pouvoir islamique prône le mélange des races pour améliorer la combativité des armées. Nizam al-Mulk (XI me siècle), grand vizir du Sultan Malik Chah, préconise dans son «Traité de gouvernement» la constitution de troupes multiraciales «en raison de l’émulation que cela entraîne», écrit-il.

Durant cette période, le Hammam, inspiré des thermes romaines, symbolise le mieux la recherche du bien-être de la population d’un empire en expansion. L’importance du hammam vient du fait qu’il induit une culture et un savoir vivre spécifiques à l’Islam. L’un des plus célèbres médecins de l’époque, Abou Bakr Mohamad Ben Zakariya, dit Ar-Razi (865-923) n’hésite pas à attribuer au hammam une dizaine de bienfaits: dilatation du corps, guérison de la démangeaison de la gale, assouplissement des chairs, mise en appétit du corps, détente des nerfs spasmodiques, évacuation des flatulences, arrêt de la diarrhée.

Autour de la science et de la médecine se grefferont ainsi une dizaine de disciplines dérivées et dédiées à la thérapie du corps: neurologie, pharmacologie, physiognomonie, herboristerie, phrénologie, divination, alchimie et d’une façon plus empirique, la psychologie clinique et la psychothérapie.

  • 3 ème période: XIII-XIV me  siècle: Erotologie.
L’empire musulman, freiné  par l’éclatement de son administration et par l’hétérogénéité de ses composantes ethniques et culturelles, est stabilisé aux limites extérieures de son expansion militaire. A l’intérieur de leurs frontières, les Musulmans dégustent leur victoire et se complaisent dans le miroir que leur tendent les nations soumises.

Sous l’impulsion des «théologiens de l’amour», ainsi appelés en raison de leur intérêt pour les voluptés liées à une vie terrestre gratifiante, on invente des modes futiles, on se laisse griser par des aubades amoureuses. Le courtisan, le mignon, l’éphèbe, l’esclave chanteuse, la domesticité sexuelle expriment le surplus de parure dont se flattent les gouvernants.

Les plus illustres représentants de ce courant sont Ibn Daoud (868-910), théologien de Bagdad et théoricien de l’amour courtois et le cordouan Ibn Hazin (9931064).  L.A Giffen dans la «théorie de l’amour profane chez les Arabes (1972) » recense une bonne vingtaine d’auteurs qui du Xme au XIV me siècle ont laissé  une série de traitées sur l’amour.

L’un des auteurs les plus en vue de cette époque est Ibn Foulaita, mort en 1331, après avoir laissé à la postérité deux œuvres importantes dont «Le guide de l’éveil pour la fréquentation du bien aimé», véritable Kama-Sutra arabe composé de douze chapitres.

  • 4 ème période: XV me – XIX me  siècle: Le déclin.
La défaite des derniers bastions du califat abasside avec la chute de Grenade (1492) qui coïncide avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, entraîne  un mouvement général de recul et une déstructuration des structures sociales de l’empire musulman. Constantinople, devenue Istanbul, devient un modèle influent tant pour les peuples d’Orient (Arméniens, Juifs, Coptes, Tribus du désert syrien, Irakiens et Iraniens) que pour l’Europe elle-même, notamment dans l’art des cosmétiques, les modèles vestimentaires, le cérémonial de cour.

Un sentiment de mollesse se dégage de toute cette période aggravée par le goût du luxe aiguisé  à travers le jeu de miroir que l’Orient a eu avec l’Occident byzantin. Ayant compris cela, les Occidentaux vont s’appliquer à combattre méthodiquement le Grand turc avant de le soumettre par les armes aux premières lueurs du XIXème siècle.

Le confort et le luxe auront raison des valeureux cavaliers turcs.

  • 5 me période: XX siècle…. La recomposition.
Dans le domaine des attitudes du corps, le XX me siècle se caractérise essentiellement par un conflit entre les modèles de comportements dits traditionnels (séparation des sexes, parcours distincts entre les générations) et un investissement particulier des lexiques vestimentaires où se conjuguent des signes et des emblèmes importés. Le modèle occidental dominera largement les représentations collectives.

Le problème du voile ou foulard islamique: Malek Chebel met en perspective les problèmes récurrents d’interprétation du symbolisme musulman par les Occidentaux et cite, à propos du voile, un exemple historique. Ainsi en Algérie, lorsque l’armée française a voulu dévoiler les Algériennes pour mieux les contrôler, un mouvement spontané de résistance s’est formé autour de la conservation et de la défense du voile, perçu alors comme l’un des derniers bastions de la liberté de «l’indigène».

Mariages mixtes: Les habitudes corporelles sont aussi des mécanismes de culture. Les ententes un peu fascinées et superlatives du début risquent de se briser sur les mésententes du lendemain non pas que les partenaires eux-mêmes découvrent qu’ils n’ont rien à partager, mais tout simplement parce que la lecture qu’ils faisaient du corps désiré avant le mariage n’est pas le même que celle qu’ils font maintenant du corps vécu. Se pose aussi le problème de la gestion au quotidien d’une coappartenance à un même espace alors que l’espace en question, surcodé affectivement, a été jusqu’alors affecté à un seul type d’échange, à savoir l’émotionnel et l’affectif.

Au-delà des joutes spéculatives, il importe toutefois de renouer le fil du récit afin de refaire corps avec le sujet, de faire corps avec la réalité.

Dans une société contemporaine en voie de précarisation, de stigmatisation et de marginalisation, le corps s’enroule dans le voile pour en faire, pour ses partisans, son corset protecteur, un bien aussi précieux qu’un bouclier fiscal pour un capitaliste. Un signe d’affirmation de sa condition exogène et de défiance à l’égard de son environnement xénophobe. Un signe de démarcation par une reconnaissance dérivée de l’altérité.

Un instrument de régression sociale et d’asservissement conjugal, pour se détracteurs. En tout état de cause, le lieu par excellence de la préservation du domaine réservé, de l’intime, le lieu de la jouissance et de la souffrance, le lieu de l’épanouissement et du déploiement narcissique du sujet.

Le corps est un marqueur. Avec ou sans voile, il exulte, respire, transpire et expire. Désarticulé, il est pantin. Déconnecté, il est «légume». Même des génies militaires, ou supposés tels, n’échappent au court-circuit, si robuste soit leur constitution, si pantagruélique fut leur appétit (5).

Le corps est le curseur de la gradation de la vie et de sa dégradation. Exhibitionniste ou intimiste, corps juvénile, vivant, dénudé, libéré, exalté, mais corps mutilé, martyrisé, greffé, percé, botoxé. Corps figé, anorexique. Squelette. Corps incinéré, cendres et poussières. Le néant. Un souvenir. Mâle ou femelle. Nain ou géant. Dolichocéphale ou broncocéphale. Homo ou hétéro. Au paradis ou en enfer. Croyant ou agnostique. Religieux ou laïc.

Prince charmant ou princesse au bois dormant, il alimente les rêveries enfantines. Sculptural, sa cambrure nourrit les rêves inassouvis d’adultes insatiables. Beauté divine, il est l’objet d’une prosternation permanente. Adulé, en tout âge, en tout lieu. Momifié, il est vénéré à titre de vestige d’une civilisation.

Farandole de sens, à travers les âges, à travers les continents, ses trémoussements se déclinent en une symphonie inachevée de déhanchements, au rythme trépignant du MAMBO et du Rock and Roll, du Tango et du Charleston, de la valse de Vienne et du Barambiche du Sénégal, du break dance et de la danse du ventre.



Juché sur un bûcher sous Jeanne d’Arc, objet d’une hideuse traite d’ébène à travers les siècles, réduit en esclavage «aux temps bénis des colonies», décimé jusqu’au dernier des Mohicans lors de la conquête du Far West, immortalisé en phase de Renaissance par Michel Ange, Divin David et Piéta, les rondeurs soulignées par Rubens, émacié par El Greco et Michelangelo Merisi da Caravaggio, marchant sur la lune ou en apnée au fond des océans, dérivant sur un radeau de Méduse aux larges de Géricault, les boat people du Golfe du Tonkin vers le détroit de Malacca, des rives de Carthage vers Lampedusa, gazé puis carbonisé durant les deux guerres mondiales du XX me siècle, expédié au bagne à Cayenne puis déporté au Goulag, fauché par la mitraille dans les combats pour les droits civiques des noirs américains, bombardé au napalm au Vietnam, icône guevarienne des combats de libération du tiers monde dans la décennie 1960, ventre creux dans la Corne de l’Afrique dans la décennie 1970, décimé de peste et de choléra, de Sida par la déficience de son système de défense immunitaire dans la décennie 1980, dé-routeur de char sur la place Tien An men à Pékin dans la décennie 1990, assiégé à Beyrouth et à Gaza, déchiqueté par les bombes à fragmentation au sud-Liban, happé par le Tsunami et Katarina (6).

Carbonisé à Hiroshima et Nagasaki, à Tchernobyl et Fukushima, électrocuté à Guantanamo et à Abou Ghraib, Spartacus des temps modernes en lanceur de chaussures sur le président de la première puissance militaire de tous les temps, bombes humaines de la protestation inhumaine contre la non reconnaissance de l’humanité de la personne, le corps sera l’immolation libératoire contre la non reconnaissance de l’humanité de la personne, le corps sera l’immolation libératoire contre la tyrannie arabe du printemps arabe de l’an de grâce 2010-2011.


S’il est vrai qu’«au commencement était le verbe», il est non moins vrai que «le verbe s’est fait chair». Lieu de reproduction de la vie, le corps est la loi de la vie. De Cro Magnon à Australopithèque, de l’Homo Sapiens à Lucie, le corps est l’histoire de la vie. L’histoire de l’Humanité. Le corps a forcé l’histoire. Le corps est forgeur de l‘’histoire.

Références 1-Contribution au Colloque «Faire corps», organisé par Calame.ca, groupe de recherche en psychanalyse et anthropologie historique, sous la responsabilité de Karim Jbeili Vendredi 21 octobre -Dimanche 23 octobre- Maison de la culture Côte des Neiges,5290, chemin de la Côte-des-Neiges-Montréal, QC H3T 1T2. L’objet de ce colloque était «de passer par le biais du corps (matériel, physique ou social) afin de réfléchir sur la façon que l’humain a de se penser et de penser la science. Les sciences modernes montrent des signes d’essoufflement. Elles semblent avoir atteint les limites de leurs capacités d’innover sans nuire; allant ainsi à l’encontre de la prescription d’Hippocrate: «D’abord ne pas nuire».

2- Sofitel 2806 New York, du nom du numéro de chambre d’un d’Hôtel, est le théâtre d’une effroyable méprise conduisant Dominique Strauss Khan, à l’époque Directeur du Fonds Monétaire Internationale, à confondre femme de chambre et robe de chambre, débouchant sur sa comparution en justice, le 14 Mai 2011.

3- Réflexologie plantaire, médecine douce régulatrice des céphalées, du transit intestinal par simple application des mains sur les zones sensibles de la voute plantaire des pieds. Cet exercice appliqué à mauvais escient à des collaboratrices contraintes a valu à un ministre Français, Georges Tron, ancien secrétaire d’état à la fonction publique, une comparution judiciaire.

4-Pour une étude approfondie de ce sujet, voir à ce propos: http://www.renenaba.com/le-corps-en-islam/ une recension de l’ouvrage «Le Corps en Islam» Malek Chebel (PUF Quadrige)

5-C’est le cas du général Ariel Sharon, ancien premier ministre israélien, foudre de guerre à l’appétit pantagruélique, plongé dans le coma depuis le 4 janvier 2006.

6-Tsunami, terme japonais qui signifie ras de marée. Le tsunami du 26 décembre 2004, sur les rives de l’Asie méridionale a fait plus de 200 000 morts. Katrina, l’un des ouragans les plus puissants à avoir frappé les Etats-Unis, le 29 août 2005, à la Nouvelle Orléan