L’incorporation du symbolique façonne le corps

René Lew
Synopsis


1. Les registres du corps                
  • 1.1. Le corps réel : vie, biologie, physiologie, cadavre...               
  • 1.2. Le corps imaginaire : l’image du corps                
  • 1.3. Le corps symbolique : la fonction signifiante                
  • 1.4. Le nouage des registres du corps : l’incorporation, le Père primordial, le 
    phallus, la logique, « lalangue »..

2. Syntaxe et sémantique du corps               
  • 2.1. Le signifiant : l’enchaînement                  
  • 2.2. La syntaxe ; construction du corps                
  • 2.3. La sémantique : valeur du corps               
  • 2.4. La métonymie : l’objet partiel             
  • 2.5. La métaphore : subjectivation du corps

3. Les effets de l’incorporation             
  • 3.1. Négation, forclusion                 
  • 3.2. Le refoulement primordial, l’unarité                 
  • 3.3. L’échappement du symbolique, la castration de l’Autre               
  • 3.4. Sinthome/symptôme             
  • 3.5. Le signifiant maître

4. L’histoire du sujet            
  • 4.1. Les facticités du corps            
  • 4.2. Les traces mémorables et les motions pulsionnelles           
  • 4.3. Les signes constitutifs de la perception et la figurabilité                  
  • 4.4. La représentance des représentations               
  • 4.5. L’enchaînement du corps

 



Si je dis : l’incorporation du symbolique façonne le corps, je sous-entends : façonne le corps à son image, c’est-à-dire à l’image du symbolique. C’est que parler du corps, des symptômes, de la clinique ne peut se faire que dans l’axe que détermine un certain choix de schématisme. Bien plus un tel choix prévaut dans la pratique clinique, dans la façon propre à chacun de peser sur la réalité et donc aussi dans la politique. Le corps est ainsi un en-forme de schématisme, un en-forme de syntaxe et de symbolique.


Pour indiquer d’emblée mon option, peut-être plus radicale, je dirai donc que le corps matérialise, c’est-à-dire à la fois intègre et module, les effets de la parole[1]. Ces effets se développent selon plusieurs registres, chacun impliquant une valeur différente. Commençons par les passer en revue.

1. Les registres du corps


1.1. Le corps réel



Bien sûr le corps réel est d’abord le corps biologique. Mais même lui n’est pas un donné strict, puisque sa constitution fœtale le met neuf mois durant, et d’autant plus au-delà de la vie intra-utérine, dans ce qu’il est convenu d’appeler un bain de langage. Qui plus est, cet espace langagier de plongement du corps est sexué, ne serait-ce qu’à ce que la voix de la mère s’entende (dès le cinquième mois de la vie fœtale) de « l’intérieur », et celle du père passe facilement la « barrière » placentaire. C’est pourquoi le corps biologique est façonné aussi — au-delà de la génétique et des aléas de la grossesse — par des signifiants divers et des discours diversifiés. Il n’y a donc pas de pureté physiologique du corps. La dite « vie » elle-même, en ce qui concerne le sujet, ici le nouveau-né, voire le fœtus (puisque la vie subjective, pour moi, commence avec le désir — inconscient, s’entend — de chacun des parents), est tout autant le fait de l’Autre (d’abord parental, mais très vite le sujet se constitue un Autre ad hoc à ses propres désirs, selon la labilité signifiante, c’est-à-dire l’orientation contingente à laquelle il se rend et qui constitue son réel).


Ce corps réel est celui de l’incarnation. Le principe religieux de l’Incarnation organise en théorie ce que je viens d’évoquer comme la prise du langage dans le corps. Le dogme christique en donne une idée somme toute assez bien tournée en ce que le Fils — Verbe et Amour — était appelé à prendre corps humain pour racheter avec la plus grande convenance (au sens fort que seul Dieu, mais incarné, pouvait expier le pêché de l’homme, dans la forme de l’homme) le péché originel (là encore, dans le péché originel, se profile l’implication du langage dans la tromperie et de là dans le savoir et le travail). Ce « péché », je l’appelle falsidique (en employant ce terme à ma façon pour l’avoir emprunté à Quine) : c’est qu’il signifie la nécessité pour la parole (cette fois le verbe humain) de se déployer en divers registres moins directement fonctionnels et qui sont ses registres d’expression, ici en partiuclier le corps considéré sous un angle réel.


Cette incarnation— Verkörperung en allemand qui différencie ces divers registres (voir autant Marx que Freud[2]) — présente assurément le corps comme anatomique — et ce n’est pas la Religion (d’abord catholique) qui en empêche le reconnaissance, il suffit de suivre les thèmes picturaux et d’abord les avanies que les Saints ont subies. « L’anatomie, c’est le destin », disait Freud de façon lapidaire, entendant par là que la sexuation suit d’abord les qualités sexuées du corps, mais que le sujet — qui en dispose — peut orienter ce destin selon les diverses facultativités qui s’ouvrent à lui et qu’il peut suivre selon des choix éminemment contingents.


La vie se développe dans le corps — pas sans lui, et tout le problème du sujet est de faire perdurer sa vie, au-delà d’elle-même, dans ses œuvres, bien sûr, mais aussi dans certaines représentations qu’il donne de sa position : il suffit de considérer les monuments funéraires, les cénotaphes, les œuvres historiques, etc., et aujourd’hui, au-delà de l’écriture qui — quoi qu’en ait dit Lacan — fait persister la parole, l’image de soi et de ses choix d’existence (plus besoin de colossos pour rappeler l’ami avec lequel parler, mais quand même : voir ces petits monuments de l’amour que sont les cadenas attachés aux ponts de Paris et d’ailleurs pour scelle un amour qu’on veut sur le moment indéfectible). Et sans parler de la perduration des parents (selon l’optique de certains, du moins) dans les enfants.


C’est, quoi qu’il en soit, ce corps réel auquel s’attaquent (s’attachent) les malheurs psychosomatiques du signifiant. À l’envers de l’opinion de Freud insistant sur la qualité pulsionnelle des effets du corps sur la subjectivité, s’il en est (le « psychique », que Lacan récuse, et d’autant plus en allemand : Seele, l’âme), Lacan parle de pulsion comme l’effet du dire sur le corps.


Ce registre réel du corps est donc pour l’essentiell’espace de fonctionnement somatique (dans une dualité soma/psyché), mais aussi l’espace de fonctionnement sexuel (dans une dualité malheureusement soulignée chez Freud par un emprunt à Weismann, eugéniste à ses heures), soma/germen : le germen persiste au-delà de chaque corps dont le soma seul meurt avec chaque individu, chaque corps étant appendu à une telle continuité, voire « métonymie » de la division méiotique). Cet espace est l’extension assurément spatiale de ce que la fonction (en intension) présente, par définition, de temporel. Les catégories de cette spatialité sont donc celles du parcours ( du parcours des valeurs de la fonction), du trajet (pulsionnel), du balisage, réel par conséquent, des hypothèses fonctionnelles que le sujet échafaude de façon contingente. C’est par excellence le domaine des objets, le champ de la langue (d’abord maternelle), l’étendue, indéfinie en elle-même, accordée à l’Autre et à sa jouissance, le jeu de la métonymie et donc le fait même de l’enchaînement signifiant. En résumé, c’est aussi un totem qui représente (depuis l’expérience subjective qui s’appréhende comme Erlebnis, Erfahrung, ou Prüfung, ...) la somme des interdits que le sujet développe pour s’accorder une existence sociale plus commode malgré tout. C’est donc ainsi l’obstacle que constitue le totem. Et c’est l’instance (enstasis) de la lettre.


C’est dire que, sous ces divers angles de mise en forme du falsidique, ce réel du corps ne va pas sans son imaginaire

 
1.2. Le corps imaginaire

Lacan décrit ce corps imaginaire selon déjà son enveloppe (« sac de peau »[3]) et les marques qui s’y inscrivent.[4]


Mais plus avant, c’est le tenant spéculaire de la manière dont le sujet s’appréhende comme tributaire de l’Autre, à partir de l’image que ce sujet se fait de cet Autre, parfois ramené au semblable, et de soi-même. Plus que la prise en compte de l’image de ce semblable, c’est bien plutôt l’analogie de la transcription du vide (attenant à la signifiance comme hypothétique) en un rien qui est ici déterminant. Le corps n’est ainsi qu’une façon d’habiller ce rien, de le fonder.[5]


On se reconnait ainsi selon un narcissisme effectif (« personnel » et distinct du narcissisme primordial et commun) dans cette image du corps que le stade du miroir constitue.


C’est pourquoi le corps est le tenant des symptômes et participe même des symptômes les moins matériels en apparence, les plus « psychiques ». Ainsi, pas d’acte manqué ni aucune formation de l’inconscient qui ne fassent participer le corps, et de même le rêve qui implique, avec la mise à distance de la conscience, la mise à zéro apparente du corps, immobilisé mais bien vivant, ne serait-ce que parce que tout besoin organique s’exprime dans un rêve en l’infléchissant. L’oubli du nom de Signorelli par Freud s’établit tout autant sur ce que la médecine met en jeu, la mort et la sexualité étant impossibles sans corps. Aussi bien le mot d’esprit fonde sa structure sur celle de l’obscénité qui met en présence du sujet le corps d’autrui comme objet sexuel (et de làtout objet) en le déshabillant.


Fondamentalement, c’est la mise en forme de l’objet qui assure en retour l’aspect imaginaire du corps. Cette mise en forme du corps est nécessaire à sa valorisation et les formes de la valeur, y compris comme corporelle, peuvent être multiples. C’est simplement un choix de modèle qui prévaut ici. Manière de formuler et de formaliser la structure matérielle des choses à partir de l’image du corps.


Sous cet angle, le sujet s’idéalise — et les parures du corps interviennent pour cacher ce qu’il constitue de frontière, comme sac de peau, entre soi (le sujet étant ici ramené à l’idéal par lequel il se fait valoir narcissiquement) et autrui.


On comprend l’incidence de cette barrière aussi dans l’existence biologique de l’individu selon les liens entre les supports chimiques du psychique depuis le narcissisme et l’immunologie. La fragile barrière, facilement effractée, de la peau souligne la nécessité industrieuse pour le sujet de se protéger d’autant. Mais la barrière de peau fait contact, pour utiliser un oxymoron de Freud.


C’est ainsi qu’on implique le langage dans le corps et sur le corps, en ce que le langage est corrélatif de l’activité humaine, à la fois subjective et sociale. On comprend dès lors que le discours attient au corps et que le corps s’exprime. De toute façon, le corps est support du lien entre les individus.


1.3. Le corps symbolique


Les rapports corporels ne sont effectivement pas tous directs (ce n’est pas toujours une question d’« accointance », comme disait Bertrand Russell), car ils passent communément par le langage. Ainsi un corps symbolique de langage constitue-t-il aussi symboliquement le corps qu’on prend de prime abord au sens naïf, comme dit Lacan.


J’identifie donc ici le corps avec ce qui supporte les rapports subjectifs comme avec ce qui s’en exprime et s’y imprime de liens langagiers, autrement dit de rapports signifiants. C’est dire qu’il n’y a pas de corps humain opérant isolément, ni celui de l’ermite, ni celui du stylite à qui il faut bien faire monter sa nourriture, sans parler de ce qui tombe de la colonne. Avec l’Incarnation, on ne peut même soutenir l’unicité pure et simple du Christ — puisqu’il a bien fallu qu’il rachetât l’humanité dans la forme de l’humain —, car ce rachat ne pouvait convenir au mieux à Dieu (le Père) que sous la forme de l’homme et ne mettre à mort, sous cette forme nécessaire, que Dieu lui-même (le Fils), seul à pouvoir Le (Se) satisfaire (cette prise en compte de l’humain en corps par l’Incarnation de Dieu était ce qui convenait à Dieu par excellence). Aussi mieux vaut-il ici parler d’unarité, au sens du deux en un de la bande de Mœbius.


Le corps est ainsi à la fois un impact des signifiants (Lacan, pour le rappeler, définit la pulsion comme le mode de prise du dire sur et dans le corps) et il est modelé-modulé par le signifiant, dans le même temps il en impose matériellement au signifiant (Freud, je le rappelle aussi, définit la pulsion comme l’effet du somatique sur le psychique). C’est ce que j’appelle « unarité ». Ce corps se constitue donc de l’incorporation signifiante (la fonction d’incorporation suscite le modelage du corps comme « objet »). Sans l’incorporation langagière, il n’est « rien », sinon un cadavre, voire un cadavre ambulant comme la schizophrénie peut le montrer avec la catalepsie. Ce corps symbolique est celui de l’Einverleibung de la fonction signifiante. Ainsi l’allemand distingue-t-il le corps mort, cadavérique (comme l’anglais corpse) en tant que Körper, carne ou charogne, du corps significantisé, proprement vivant, comme Leib. C’est une affaire de rapports corporels diversement spécifiables, et en particulier de façon sexuelle et sexuée, comme rapports signifiants. Sous cet angle, tout rapport signifiant est d’abord corporel, a priori comme imaginable depuis la représentation (forcément idéalisée, dans tous les sens qu’on veut) qu’on en a comme sujet.


Ainsi à l’opposition entre Körper et Leib peut se substituer l’opposition entre non-rapport (réel : en tant qu’impossible rapport) et rapport (symbolique). Cette dialectique rapport/non rapport[6] est l’effet de l’introduction de la syntaxe langagière (signifiante) dans la matérialité du corps.


Au total il n’y pas de réel sans symbolique ni imaginaire et le corps est tributaire de chacun de ces registres


1.4. Le nouage des registres du corps


Le corps est surtout tributaire du nouage même de ces registres (de leur mise en rapports, elle-même bien entendu non organique). C’est la fonction signifiante comme telle (que je désigne en intension comme « signifiance », selon ce vocabulaire logique qui distingue intension et extensions de la fonction) qui constitue ce nouage, puisqu’elle infiltre chaque registre du corps, chacun n’étant qu’une extension (tout autant fonctionnelle, mais alors cette fonction apparaît transcrite en objet — et, j’y insiste, ce n’est qu’une affaire de logique), et donc plus précisément une extension de la signifiance.


Ainsi la fonction langagière se développe-t-elle selon un schématisme borroméen coordonnant de façon homogène (tout en maintenant leur hétérogénéité) ces registres donnés comme réel, imaginaire, symbolique. Ce schématisme est proprement leur nouage. Ainsi peut-on aborder la logique du corps (comme liée à celle du langage) selon un schéma quadrique qui résume en quelque sorte le schématisme borroméen.

 

[1] R.L., « Corps de langage, langages du corps », CMPP d’Ivry, mars 2010 et « Corps d’écriture, lettrages du corps », août 2010.

[2] R.L. « Identité de structure entre le schématisme de Marx et celui de Freud », colloque de Cerisy, Marx, Lacan, août 2011.

[3] J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les Universités nord-américaines », Scilicet 6/7, p. 38.

[4] Ibid., p. 50 ; cf. Écrits, p. 281.

[5] C’est le proton pseudos, le premier mensonge que Freud met à la base du cas Emma dans l’Entwurf : le rapport de l’habillage avec l’habit (qui fait le moine comme la robe le désigne), et donc la tromperie, est ici essentiel (en allemand : Kleid?Verkleidung dans Freud, Täuschung? Tauschwert dans Marx).

[6] R.L., « Rapports et non-rapports dans le Witz », Che vuoi ? n°30.

en étant superposable aux modalités de la signifiance ((lesquelles ne sont données ici que de façon ontique).

Parallèlement cette structuration est celle des discours au sens de Lacan (je résume ici le propos)

en ce que cette structure eulérienne des discours (on peut suivre chaque élément foncitonnel d’un trait de plume sans repasser deux fois par le même trajet)

 

rend compte de la complexité du langage ainsi distingué de la parole, en un schéma que j’organise à ma façon. [1]

 

[1] Selon le texte princeps de J. Lacan en 1953, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, 1966, pp. 237-322.

La parole implique dans sa labilité la fonction signifiante comme contingente en ses effets comme en sa constitution. Elle correspond, dans le corps, à la prise en compte œdipienne de la sexuation

 

selon quatre postes, chacun n’ayant de raison que fonctionnelle.

Pour le résumer selon les paragraphes précédents, je dirai que chaque type d’objectalisation (en allemand : Ding, Gegenstand, Objekt, Sache)

rend compte d’un mode d’extension proprement produit par l’intension signifiante en termes de valeurs.

Ainsi dans cette transcription, traduction, translittération de la fonction en objet (fonctionnel), la métaphore œdipienne parle-t-elle d’incorporation du Père, lequel induit les diverses manières de s’objectaliser

 

comme signifiance, existence et spécularisation,

 

constitutives de la fonction phallique chez Freud en ce que cette fonction est évidée et toujours éventuellement disjointe (clivée) de ses objectalisations — de là le concept imagé de castration.


La logique frégéenne se fonde des mêmes principes, à partir desquels on peut spécifier cette logique comme signifiance.

 

Pour la distinguer du langage, en opposition avec Chomsky qui ne distingue pas langue et langage (pour lui le langage n’a pas d’existence : ou n’a affaire qu’aux langues), Lacan met en jeu la fonction logique (et non plus représentative, ni objectale) du langage en tant que « lalangue » (en un seul mot). Lalangue se donne comme nouage de la parole, sinon proprement comme parole, dans sa fonctionalité propre (et non comme domaine d’expression et d’extension).


Cette prise du langage dans le corps, constitutive du corps comme subjectivé (ou « humain ») peut être suivie tant dans sa construction que dans ses résultats au travers de ce que j’appellerai une syntaxe et une sémantique du corps.

2. Syntaxe et sémantique du corps


Pour aborder ces deux modes, liés ensemble, du corps comme signifiant, je développerai ce que je n’ai donné qu’en prémisse jusqu’ici.


2.1. Le signifiant comme corporel


Il n’y a de signifiant qu’enchaîné à un autre. Cet enchaînement le spécifie à la fois comme métonymique et binaire de ne valoir que lié à un autre. Pris en lui-même cet enchaînement constitue la signifiance, en ce qu’elle opère par hypothèse, selon une conditionalité irréelle établie à la fois (de façon mœbienne) sur un après-coup rétrogrédient et sur un après-coup progrédient.

Mais le signifiant pour être spécifiable ne vaut (au sens propre que sa valeur lui accorde) que matérialisé. Lacan reconnaît deux modes de cette matérialisation (selon un jeu de mots, précisément, celui de « motérialisation ») dans Freud : la représentance valant sous l’angle et la forme de la représentation, et le signe valant sous la forme de la perception. J’ajouterai cet autre élément freudien qu’est la trace valant sous la forme du souvenir. Chaque signifiant est ainsi binaire (S2) et de renvoyer à un autre pour sa constitution et d’être duel, organisé (au sens propre de la prise d’organe) entre symbolique (représentance, signe, trace) et imaginaire (représentation, perception, souvenir). Je dispatcherai, qui plus est, ce dualisme en le redoublant selon les trois catégories du réel, du symbolique et de l’imaginaire

venant à la place de cette autre répartition qui distingue la représentance comme symbolique, la représentation comme imaginaire et l’objet comme réel.

Aussi la signifiance peut-elle bien être dite unaire (S1), aussi au sens trinitaire du trois en un.


Ainsi s’organise la chaîne signifiante, dont chaque sujet métaphorise un maillon en étant représenté (au sens de la Repräsentanz de Freud) par un signifiant auprès d’un autre, chacun d’eux ainsi représenté lui-même par renvoi à un autre, de façon diachronique.

Cette métonymie est objectalisée en objet, et métaphorisée en sujet, l’articulation de ces deux se donnant comme fantasme pour leur commune raison imaginaire (i(a) ? a et i(a)? S/ .). Et ce « commun » — comme superposition, condensation, élection signifiantes — est métaphore. Il fait sujet de cette substitution synchronique.

Ce faisant, le signifiant est donc organisé en corps : via la pulsion, la perception, la mobilisation du corps, sa souffrance, sa douleur...

2.2. La syntaxe

Ainsi se constuit le signifiant et de là, par diversification des extensions, le corps. Je soutiens ainsi que le coprs se construit subjectivement — dans son objectalisation — comme l’Autre de l’unarité signifiante.

Selon chaque registre, le corps se construit donc (et se déconstruit à tout instant pour se reconstruire toujours à neuf — mais selon des frayages déjà acquis — dans un même temps dialectique de construction/déconstruction)

à partir de ce qui s’en donne comme réel d’objet et d’organisation, symbolique de signifiant (représentance, signe et trace) et imaginaire de formalisation (représentation, perception, souvenir).


L’essentiel à entendre ici est que, pas plus qu’aucun objet, le corps n’est un donné pur et simple, il n’a d’autre existence que significantisé, non pas que le réel se contenterait d’être secondairement symbolisé, mais le « pur » signifiant S1 (pour moi, la signifiance) s’implique dans le corps biologique pour le construire subjectivement à partit de ce qui s’en appréhende réversivement comme trace s’imprimant comme souvenir dans le corps (en dehors de toute conscience du sujet), comme signe prenant en compte le monde en tant que perçu, comme représentance constituée de représentations.


2.3. La sémantique


De là le corps prend des valeurs différenciées selon qu’on en fait agir (communauté réversive de la perception et de la motricité, selon la note de Freud référée à son schéma optique de l’appareil psychique dans L’interprétation des rêves) la représentation qu’il donne de soi en se modelant sur celles que l’Autre en attend et s’en fabrique, la perception qu’il s’accorde du monde et que l’Autre lui tend comme accessible, le souvenir qu’il maintient de ses expériences avec l’Autre, aussi réelles qu’imaginaires et symboliques.


Depuis ces valeurs du corps une dialectique de la vérité et de la fictivité s’en organise, non sans accointance entre le corps et « son » monde d’objets ou adéquation et cohérence entre eux — si on veut bien ne pas oublier la raison discursive de la parole comme proprement support de vérité parlant directement en disant Je.[1]

[1] J. Lacan, « La chose freudienne... », Écrits, op.cit., p. 409.


Malheureusement, si on en oublie « qu’on dise », ces vérités restent en apparence (selon une apparence fixiste) celles de « ce qui se dit dans ce qui s’entend » de l’interlocution, voire de l’hallucination auditive. Aussi ces valeurs de vérité (redondantes en termes de sémantique) sont-elles données pour assurées scientifiquement quand c’est le schéma discursif et œdipien de la parole et du langage qui doit prévaloir, si l’on veut que rien de symptomatique ne soit suscité par ce type d’omission, plutôt fréquente dans les discours philosophiques, même s’ils ne se veulent pas ontologiques.


2.4. La métonymie


Aussi mieux vaut-il redéfinir, à partir de la signifiance, l’objet subjectivé comme n’étant pas un donné, une chose en elle-même, mais une construction du sujet, comme l’Autre est construit par le sujet afin que ce sujet se fonde sur lui. De là les prémisses (réversives plus exactement) de déconstruction anticipant (façon de parler) sur la construction du monde par le sujet.


Le lien métonymique de contiguïté (je l’appelle « relation ») d’un signifiant à l’autre, constitutif de la fonction signifiante, s’il est pris comme tel, mais en extension, s’objectalise. Un tel objet métonymique est, d’étape en étape, pointable comme partiel (quand seule compte la continuité d’ensemble qu’il supporte). À chaque étape, dès lors, se perd l’objet supportant l’étape antérieure et un objet neuf transparaît, mais se référant toujours à l’objet antérieur comme perdu. En tant que prise en compte de la valeur de la représentance, cet objet est alors descriptible comme pulsionnel.



Le fondement de signifiance de la chaîne signifiante se perd de même à chaque étape de cet enchaînement, pour se ressourcer et émerger aussi régulièrement dans la suite signifiante. Un tel fondement constamment évidé, et constamment productif malgré et grâce à cet évidement, est métaphorisé par Freud comme Père primordial : tué et mangé, c’est en fait d’une absence constamment présentifée et productrice qu’il s’agit. Cette incorporation est on ne peut plus métonymique. De même pour le rapport second que chaque sujet métaphorisant cette « pure relation signifiante » (comme dit Lacan[1]) entretient avec cette incorporation d’Un-Père. Ce rapport second se présente chez Lacan sous le vocable de « trait unaire », spécifiant l’identification avec le Père (son incorporation) — une identification si « partagée » qu’elle met en place un lien à la métonymie objectalement constitutive du sujet, au même titre que cette identification seconde par le trait unaire, laquelle n’est que l’incorporation considérée dans son rapport à elle-même.


Ensuite une synecdoque transversale — établie sur le commun de l’incorporation du Père validée comme trait unaire — fait de chacun la partie du grand tout qu’est l’humanité en son ensemble.[2]


2.5. La métaphore


Ainsi se spécifie une subjectivation du corps par la condensation de ces données métonymiques en un ensemble sujet. Le sujet fait donc métaphore du corps. Le sujet est par là la métaphore de cet ensemble signifiant fondamentalement métonymique. Pris comme Moi, il en devient un pôle « d’attributs »[3].


Et, de même, tout élément métonymique est réarticulable par voie de métaphore. Ainsi la fonction paternelle, éminemment métonymique, peut-elle être articulée comme métaphore du Nom-du-Père, après l’avoir déjà été comme Père, au même titreque les autres fonctions œdipiennes sont elles-mêmes métaphoriques.


L’on conçoit ainsi que cet ensemble, propre à l’incorporation entant que présence de l’absence, se modélise non seulement comme sujet, mais aussi comme corps si l’on veut bien représenter les objets partiels, qui concourent à la saisie de cette production subjective, par des fractions de corps prêtes à être réunies en un ensemble. Aristote, j’y reviendrai, mettait l’âme à cette face colligeante.

3. Les effets de l’incorporation


J’envisagerai maintenant, plus que les conséquences de la corporéisation borroméenne du corps, les effets de sa constitution fondamentale, ceux de l’incorporation.



3.1. Négation, forclusion


Le corps ne peut donc être appréhendé en soi qu’à condition de le disjoindre de son fondement d’incorporation. Cela nécessite une forclusion coupée de la discordance qui la dialectise et qui rend compte des raisons symboliques des pulsions. Ces raisons sont représentance et affect qui spécifie la représentance chez Freud ; Lacan avance d’ailleurs l’affect comme discord. Si la discordance est coupée de son effet de dialectisation de la forclusion, celle-ci libère le corps, mais comme carne, cadavre, malléable de façon catatonique dans la schizophrénie. Dans le même sens, le contrecoup forclusif sur les autres négations joue sur les composants d’affirmativité et de négativité (celle-ci bien vue par Freud)[4] de

[1] J. Lacan, Autres écrits, Seuil, 2002, p. 580.

[2] R.L., « La quantification freudienne », 2011, commentaire de Freud, Le malaise dans la culture.

[3] J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, p. 679.

[4] S. Freud, « L’inconscient », « Le refoulement », trad. fse in Metapsychologie, Gallimard, Idées, 1968 ; « La dénégation », trad.fse in Résultats, idées, problèmes, t. II, P.U.F., 1985, p.135 sqq.

chaque négation particulière (dénégation, démenti, dédit, renoncement...) en constituant par là le fonds néanmoins corporel, parce que pulsionnel, du délire.[1] Ainsi en est-il des hallucinations diverses mettant en jeu la sensorialité dans le dit automatisme mental ou dans ce que les Français appellent psychose hallucinatoire chronique. Cela fonctionne alors par négation réduite à la seule négativité de toute perception effective.

[1] R.L., « Positions subjectives données comme psychotiques », Lettre de la S.P.F. n° 13, novembre-décembre 2004.

De même, l’absence de restriction portée par la modalité de l’incorporation au signifiant binaire implique-t-elle le tout-prend-sens de la paranoïa. Cela dit pour souligner que les troubles psychotiques peuvent être appréhendés en tant qu’effets d’une incorporation déliée (dédialectisée) du corps.


Par contre, pour souligner une telle dialectique discordance (affect)/ forclusion (corps), une logique de la récursivité organise l’ensemble de la structure du sujet et en particulier de ses assises corporelles. Cette récursivité s’inscrit comme discordantcielle et de là existentielle (modalement et de façon quantificationnelle). Une telle discordance récursive a habituellement pour conséquence que toute fonction subjective implique un rapport opératoire passant par le corps qu’elle modalise ainsi en le « manœuvrant », i.e. en le mobilisant fonctionnellement. Soit : (fonction? (fonction?corps)).


3.2. Le refoulement primordial


Sur le versant extensionnel du corps, on (c’est-à-dire le sujet, voire le corps si on le subjectivise) oublie qu’il n’y a d’extension que depuis une intension fonctionnelle et liée à elle (sauf dans une position psychosée, dédialectisée d’avec l’intension et fixiste au niveau des extensions où « l’oubli » est en fait alors forclusif). Seule l’incorporation articule fonction symbolique et corps. Aussi ne peut-on penser, comme Freud le fit longtemps, que la psychanalyse viserait au simple retour du refoulé, car le refoulement primordial (S1, S(A/ ), l’Un, le Père, en langage lacanien) ne peut être restitué au sujet, sinon comme un vide opératoire (faille, manque, trou, voire littoral). Mieux vaut — et Freud y vint in fine — parler de la cure psychanalytique comme cherchant à modifier en mieux les effets du refoulement primordial.

Je rappellerai simplement ici, au-delà des fonctions précédemment citées, tirées de l’algèbre lacanienne, que le vide opératoire du « pur » symbolique propre au nouage de l’incorporation se maintient de façon récursive pour assurer, et en fait fonder depuis ce qui en échappe, toute matérialité inhérente (en apparence comme donnée) à ce schématisme. En substance, l’incorporation se distend (distentio d’Augustin donnant, mais secondairement — car cette distention est celle de l’intension maintenue —, l’extension des logiciens actuels) en refoulement primordial, Père primordial, et, pour moi, tout autant en échappement, sinthome, et signifiant unaire :

(Ø? (Ø?{Ø})).


Le refoulement primordial a d’abord pour raison d’être la firstness de Peirce (Lacan : Y’a d’l’Un), qui ne peut exister que cous couvert de secondness et thirdness. (Il n’y a de rapport, comme tel unaire, qu’entre au moins deux termes avec lesquels ce rapport fait trois.)


3.3. L’échappement du symbolique


C’est bien dire qu’on ne peut rien saisir du symbolique (sinon déjà à saisir un tel rien comme manque, c’est l’objet a de Lacan : un manque pris en objet, comme le vide est pris en fonction), sinon à le transcrire en quelque chose selon la matérialité que le monde offre perceptiblement, sensoriellement, à disposition. Ainsi s’organise la réalisation des fonctions sur le plan extensionnel des corps et de la corporéité du monde, des objets du monde, et se maintient son échappement sur le plan proprement intensionnel (sinon intensif) de toute fonction. Plus avant, j’ai tendance à dire que cet échappement fonctionnel (et fondateur de toute fonction) implique la réalité (trine : réelle, effective et aussi psychique)

des choses et disparaît dès lors en elle, autrement dit que l’échappement échappe comme tel dans les choses qu’il constitue fonctionnellement : (échappement? (échappement?choses)).


Cet échappement, sur le versant des choses, du monde, de l’Autre, est donné comme castration de l’Autre (S(A/ )) par Lacan, à partir de ce qu’il est sur le versant narcissique (et intensionnel) du sujet, au sens du narcissisme primordial (et non pas spéculaire). C’est dès lors la signifiance elle-même, unaire — que Lacan appelle signifiant unaire S1 —, qui constitue cet échappement.


3.4. Le sinthome


Cette fonction primordiale (sinon prime, au sens de la firstness) constitue le nouage borroméen qui échappe dans le nœud (il n’y est pasrendu explicite, visible, sinon en terme de symptôme comme quatrième rond dans le nœud borroméen à quatre ronds).


Aussi le sinthome, en tant que nouage, est-il constitutif du sujet, du symptôme, des discours, du corps, des constituants de l’inconscient,... Sans même passer au nœud borroméen à 4 ronds, la valeur sinthomatique du schématisme borroméen (je le prends comme nouage dans le nœud, car il n’est pas identifiable aux ronds eux-mêmes) se prolonge, donc échappe encore, dans l’articulation des ronds entre eux, sinon dans ces ronds eux-mêmes, si l’on veut bien les considérer autrement que comme des cercles triviaux. Ce nouage est ainsi donné au travers de l’artefact des six dessus-dessous dans la représentation du nœud borroméen plongé dans un tore surface.

 

Dans le développement discursif, cela peut se donner en tresse.

Le maniement du schème borroméen (homogénéité des hétérogènes) en est facilité. Et de même si l’on considère la surface d’empan (empannant le nœud, i.e. tendue sur les cordes du nœud) selon sa dualité doublement mœbienne (car il y a deux surfaces d’empan, chacune mœbienne et en position à mon sens littorale chacune avec l’autre).

 

Mais je voudrais surtout souligner que le sinthome comme nouage se prolonge dans la littoralité des ronds ; en effet, pour moi, ils ont moins une valeur issue de leur consistance (de trait, de corde...) qu’une valeur de passage littoral d’un espace du nœud à l’autre.


3.5. Le signifiant maître


Comme le corps, en tant qu’humain, fonctionnalisé par le signifiant comme Leib (« vitalisé » en quelque sorte) ne va pas sans la signifiance unaire qui en fait autre chose qu’un cadavre ambulant (c’est l’histoire du Golem, qui ne va pas exactement à l’envers de l’Incarnation christique laquelle devait nécessairement conduire à la cadavérisation de ce corps pour permettre le rachat de la faute originelle avant qu’il ne retrouve sa gloire divine en réssucitant), on peut dire que la signifiance se rend maîtresse du corps. Le S1 incorporé est ainsi appelé « signifiant maître » par Lacan. Il ouvre dès lors au(x) discours de maîtrise,

en refoulant tout ce qui est srictement subjectif, mais en s’appuyant néamoins sur toutes les fonctions extensionnelles du sujet. Par là le signifiant maître fabrique le corps comme constitué d’objets partiels (c’est la chose étendue de Descartes) que l’âme (plutôt au sens d’Aristote, mais ce sens ne contredit pas la Seele de Freud) réunit en un tout fonctionnel.


Ainsi le signifiant unaire en tant que lien fonctionnel se prolonge dans la littoralité des ronds du borroméen : il fait lien entre les éléments prenant place dans ce nœud, donc en le constituant.


C’est dire que le machinique de Cicéron (deux fois cité par Lacan)[1] ne procède que de la rupture avec ce S1, ce que démontre le cadavre ambulant de la psychose[2], ou l’homme machine de Descartes. Et pourtant l’on ne saurait faire appel à un machinique opératoire qui, somme toute, ne procède lui-même que de sa construction depuis l’unarité évidée de la signifiance, quitte à s’en détacher.[3]


Voyons donc maintenant plus directement ces effets de l’incorporation sur le corps qu’elle constitue comme significantisé métonymiquement (pour le rappeler : rien de plus métonymique que l’incorporation qui finit par assimiler l’incorporé dans et avec l’incorporant) et donc subjectivé métaphoriquement. Ces effets, à maintenir l’inscription du signifiant « dans » le corps qui ne s’avère constitué que de cette inscription, s’organisent eux-mêmes comme histoire du sujet.

4. L’histoire du sujet


Le corps se constitue donc comme l’espace du sujet, un espace d’incorporation signifiante, qui est aussi un espace d’introjection[4] des choses. Le corps vaut donc comme spatio-temporel, fonctionnalisé par la signifiance. C’est d’abord lui qui supporte les effets de l’histoire subjective. Mais c’est comme falsidique (comme je le dis) qu’il permet cette inscription, au sens où il module, modélise, infléchit en lui donnant corps, précisément, la signifiance sinon insaisissable.


Le corps donne ainsi saisie matérielle au signifiant, ne serait-ce que par l’audition et la vocalisation des phonèmes, par l’écriture manuscrite, par ses effets psychosomatiques, etc., pour ici souligner ce que Lacan appelle « formations de l’inconscient ». Je reprendrai maintenant à ma façon certaines de ces formations, concrétions et précipitations[5] de signifiants, sans cela non matérialisés (symptômes, actes manqués, obscénités, etc., y compris, jeux de mots, fantasmes, oubli de noms,...)

 
4.1. Les facticités du corps


Peu importe à qui Lacan emprunte (ou même s’il en invente le concept) ce terme de « facticité » (à Fichte ou, à partir de lui, à Heidegger). L’usage qu’il en fait à la fin de sa «  Proposition du 9 octobre 1967... »[6] ne correspond qu’à des exactions, dirai-je, de la structure, pour des extensions coupées de l’intension et dans une expansion illimitée des catégories qu’elles mettent en jeu sans plus de restriction . Lacan les définit triplement.


La facticité symbolique, nommément coupée du Père intensionnel, constitue le délire — paraphrénique à terme, en une élation temporelle et spatiale que le syndrome de Cotard met bien en évidence dans son évolution délirante suivant une logique univoque (mais non plus unaire), ininterrompue jusqu’à ce que le sujet se fasse l’équivalent éternisé de l’univers.


La facticité imaginaire met la singularité subjective (l’Un) de côté au profit de l’unité du groupe, Armée et Église (l’une à l’autre identifiées) au premier chef.


La facticité réelle nécessite la science et la technologie qui lui est apparentée pour produire taxinomie, ségrégation et, à terme, le camp de concentration qui précède la destruction non seulement massive, mais se voulant radicale (sans plus de souvenir) des sujets comme corps et sujets signifiants. Fin de l’histoire de chacun, sinon fin de l’Histoire au sens de Hegel. Au moins le Mal absolu a-t-il déjà trouvé son expression historique, à nous de savoir nous en garder encore et toujours, en en maintenant le souvenir et en nous inquiétant d’une science sans conscience (ni inconscient).

 
4.2. Les traces mémorables


Les traces constituent les souvenirs (Erinnerungsspuren), non pas que la mémoire, considérée alors comme préalable, appellerait à se constituer à tout instant en se remplissant de traces.


Je fais correspondre ces traces (non pas mnésiques donc, mais de mémorisation à venir) aux motions pulsionnelles de Freud. Je les ai déjà indiquées comme réelles. C’est en quoi la facticité réelle, trop réelle, des camps s’est aussi attachée à l’effacement des traces et de la mémoire.


Cette destructivité radicale d’une forclusion sans restriction, sans dialectique, mais délibérément décidée en son principe, a mis en œuvre et a prouvé l’existence (négative) d’une jouissance absolue de l’Autre, une jouissance maligne dans laquelle toute subjectivité s’est perdue.


J’en fais le support et surtout l’index d’une aliénation réelle (celle que Lacan met en évidence, sans l’appeler telle, dans son séminaire sur La logique du fantasme) rendant incommensurables l’Un intensionnel et l’objet a qui en dépend, sans plus de séparation (au sens de Lacan). Ramener le sujet au strict objet a d’un rien simplement éliminable comme déchet a été l’objectif des camps — toujours renouvelable, c’est à craindre : (Un ? (Un ?a)). Cette aliénation réelle se présente aujourd’hui encore comme identification du sujet à un élément simplement scientificisable (hors des équivoques et des contingences signifiantes, hors récursivité, pour tout dire) dans l’évaluation, la registration, la validation et autres termes néo-formés de la novlangue néolibérale que la capitalisme actuel pousse à son comble, mais de façon encore soft (c’est du moins l’enjeu actuel du dualisme des pouvoirs : démocrates contre républicains, travaillistes contre conservateurs, socialistes contre réactionnaires, gauche contre droite, etc., mais au profit d’un même système globalement unifié sur la planète et qui reste le système capitaliste, encore actif bien sûr, jusqu’à vouloir récupérer la part de plus-value constitutive des budgets des États, au risque de mettre ceux-ci en faillite de paiement — mais c’est voulu, car le capitalisme actuel n’a, à mon sens, plus besoin des États, résidus historiques, vu son expansion internationale, factice elle-même).


En face de cette aliénation réelle, la prise en compte de la firstness signifiante peut apporter la relativité dialectique nécessaire. Lacan appelait cette prise en compte du vide « séparation » (depuis le se parere latin, se produire soi-même ? parturition). Si l’on veut ne pas retomber dans une part maudite (concept de Georges Bataille) poussée jusqu’à inclure les corps humains dans la fournaise bien au-delà de la seule destructivité des guerres, il nous faut — et la psychanalyse a là un rôle à jouer — assurer un type de séparation spécifique, adapté au degré actuel du capitalisme destructeur, y compris écologiquement du fait de sa mainmise sur l’industrie, un type de séparation qui — selon les élaborations du « Temps logique... » de Lacan[7] — départirait la planète de pratiques antisubjectives, inhumaines et barbares, au profit d’une dialectique persistante entre le collectif et le singulier.


4.3. Les signes constitutifs de la perception et la figurabilité


Mais ce collectif ne doit pas être restreint à des groupes ou à la « groupalité », dirai-je, du monde. Encore faut-il que les façons de se figurer ce monde restent culturellement et variablement valables selon toute l’évolution historique de civilisations distinctes. Car, à la base, c’est le choix d’une stratégie (syntaxique) d’un mode particulier de figurabilité qui organise le type de signe recevable subjectivement pour percevoir le monde.


Contre la facticité du groupe fonctionnant à l’unisson et allant du crédo à l’uniformisation des pratiques, une théorie contingente (et non plus arbitraire) du signe est essentielle, à quoi Lacan a apporté sa pierre.


Bien sûr que la spécularité propre à l’aliénation imaginaire de « Le stade du miroir... » est on ne peut plus propre à mettre tout un chacun au diapason d’une registration imaginaire opérant à l’identique (identité des plus communes et non plus identification singulière). Reste que la séparation imaginaire qui la contrebalance nécessite une labilité des images qui ne prenne pas celles-ci pour des acquis imposés par une perception automatique et biologiquement, sensoriellement organisée, ni fondés sur l’universalisation télévisuelle et publicitaire des imagos. Car, du fait du signifiant, il y a toujours un choix tributaire de la position singulière et contingente que le sujet prend dans ce monde, tel qu’il le perçoit et tel qu’il paraît être idéalement constitué.


Tabler sur la récursivité de cette contingence me paraît essentiel à faire jouer une séparation imaginarisante qui ne fasse pas simplement règle commune.[8]


4.4. La représentance des représentations


Pour ce faire, le type de représentation que se donne la figurabilité que choisit le sujet est simplement spécifiable par la représentance — comme hypothèse à l’œuvre, c’est-à-dire strictement hypothétique — une représentance que le sujet choisit de mettre en œuvre (et d’abord malgré lui, inconsciemment.)


Dans sa métapsychologie, Freud donne comme équivalentes représentance et représentation, jusqu’à parler de Vorstellungsrepräsentanz où Lacan reconnaît le signifiant binaire (de même que dans les Wahrnehmungszeichen, auxquels je rajoute les Erinnerungsspuren), ce que je traduis comme à la fois (puisque c’est réversif entre représentance et représentation : localement distinctes, mais globalement identifiées) représentance de représentation (au singulier ou au pluriel en ce qui concerne les représentations) et représentation(s) de la représentance, signes de perception et perceptions du signe, traces mémorables et souvenirs de la trace.


Une telle aliénation symbolique assure l’aphanisis, l’évanouissement du sujet dans le délire, en ce qu’il explicite le risque constant où se trouve le sujet de disparaître, de se dissoudre dans un vide alors conçu comme non opératoire (c’est l’histoire du fou — non psychosé — qui porte un trou, le fait choir malencontreusement et tombe dedans). Une aliénation sans séparation psychotise (et risque de psychiatriser) le sujet.


Nulle autre façon pour Lacan de parler de séparation symbolique que d’utiliser de façon opératoire, dialectique et littorale, le vide spécifiant récursivement le signifiant comme supposé.[9] Toute autre façon de faire accroire le culpabilité du sujet eu égard à ce choix, malheureux dans ce cas, est une restriction scientifique (au sens canonique de « science »), une réduction politique, une falsification idéologique de l’usage qu’on peut avoir de ce vide alors comblé.


4.5. L’enchaînement du corps



Je nouerai ainsi représentance de représentation, signe de perception et trace de mémoration pour y enchaîner le sujet comme la métaphore de leur borroméanisation. Non sans mouvement en retour du sujet sur et dans ce schématisme. C’est que ces trois concepts freudiens, chacun valant comme signifiant, sont à la fois distincts, mais homogènes, tant dans leur raison d’être comme subjective, que dans leur configuration logique et leur articulation constituante entre imaginaire et symbolique.


Je veux surtout conclure sur cet enchaînement du corps et du sujet dans le corps, non tant dans le délire, dans le groupe ou dans le camp, que comme organisation borroméenne ouverte en « chaînœud », comme disait Lacan pour signifier le borroméen comme à la fois chaîne et nœud, pour souligner que ce (ou cette) chaînœud est entièrement constitué(e) de vide. Non seulement le vide constitue comme trou chaque élément R, S, I de ce nœud, de même que l’existence de chacun n’est pas spécifiable autrement qu’en opposition aux autres, mais la consistance de chacun, au fond, est identique de laisser prise à une saisie en particulier imaginaire et donc variable, conceptuelle tout autant et donc diversifiée, et schématisable pareillement de façon multiple, de chacun de ces registres. Le lien de chacun avec chacun, je le dis « littoral » de ne pas se distinguer franchement. Et dans le schème borroméen, plutôt que de valider le nœud à partir des traits ou des cordes constitutifs des ronds, je fais de ces consistances, traits ou cordes, etc., comme je l’ai dit ci-dessus, des passages littoraux, des frontières entre portions de surfaces d’empan (entre espaces du nœud, espaces « corporéalisables ») sans que cette frontière soit marquée comme tierce entre eux, c’est-à-dire sans frontière matérialisable : ce sont des passages et non des barrières.


Ici la segmentation du camp, celle du groupe, celle forclusive du délire ne trouvent pas alors leur place [10] — et c’est heureux.


C’est pourquoi, à l’opposé de toute ontologie, définissant le sujet et le monde comme des donnés, je considère que l’incorporation du symbolique façonne réellement le corps à l’image que ce symbolique peut donner de lui à un sujet qu’il suscite alors pour que celui-ci se saisisse de cette construction, non sans choix de sa part pour rendre compte de cette construction, pour interférer avec elle et surtout pour la modifier dialectiquement « en retour » (mais sans délai nécessaire : cela se produit en même temps) selon la liberté dont use le sujet facultativement.

[1] J. Lacan, Les psychoses, texte établi, Seuil, 1981, p. 207 et « L’étourdit », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 483.

[2] Voir Schreber à propos des « ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux », comme traduisit Edouard Pichon, Cf. J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, p. 566.

[3] R.L., « Construction des impossibles », Congrès d’Analyse freudienne, 2008.

[4] Ne pas confondre, comme c’est trop souvent le cas, l’incorporation constitutive du corps et du sujet, et l’introjection, qui est la prise en compte dans le sujet (Ich, moi) déjà constitué ou dans le corps déjà significantisé, des objets alors récupérés comme acceptables (selon l’hypothèse, Annahme, d’acceptabilité qui implique la récursivité signifiante).

[5] J. Lacan, « Lituraterre », Autres écrits, 2001, p. 16.

[6] J. Lacan, Autres écrits, pp. 256-257.

[7] J. Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, pp. 197-213.

[8] Voir R.L. « Figurer l’échappement et le combler », colloque du Comité de liaison français de Convergencia, 28-29 janvier 2012.

[9] J. Lacan, Les quatre concepts..., texte établi, Seuil 1973, pp. 194-195, 199 ; « Position de l’inconscient », Écrits, p. 842 sqq.

[10] R.L., « Tentatives socio-politiques de suppléance à la fonction Père éradiquée idéologiquement », IInd colloque franco-brésilien de Convergencia, Lyon, 11 et 12 novembre 2012.