Suicide : Acte manqué ou Réel hypostasié

Jean-Marc Duru


L’objectif de cette approche psychanalytique est de présenter un raisonnement de type structural qui peut tenter de stabiliser subjectivement certaines personnes suicidaires.

Ce n’est pas une approche clinique générale, ni une étude de cas, la singularité du sujet étant l’éthique dans notre travail.



Pour ce propos logique, l’idée est donc de supposer que le suicide est parfois une tentative de ré-union de l'ex-istant et de l'être en une seule hypo-stase.

Cela traduit cette question d'être cet au-delà de la mort, une union au divin supposé ou révélé, à laquelle chaque civilisation répond par son anthropologie et sa spiritualité.

L’ex-istant traduit ce qui est fini, l’ex-sistus, ce qui est situé comme un « étant » fini en dehors du lieu supposé de l’être qui lui est, infini.

De cette distinction entre l’étant fini et l’être infini, nous supposons que l’ex-istant est exilé de ce qui fait de lui une hupo-stasis, du grec « hupo » ce qui tient dessous, à la base, et « stasis » la stase, la station, la position.

L’hypostase désigne un principe divin chez Plotin et présente une ontologie introduisant une structure ternaire avec l’Un comme absolu échappant à toute connaissance ou savoir, l’Intellect qui émane de l’Un, et l’Âme comprenant et l’âme du monde et celle de l’homme destinée à descendre dans les corps.

La personne considérée comme sujet ex-istant, « étant » et créé ne peut, dans sa finitude, être donc à la fois ce qui se tient, cette stase et en être le support, ex-sister comme fini et être comme infini, être le vivant et ce qui le vivifie.

En Occident, une approche structurale en psychanalyse peut tenter de se faire une représentation clinique et langagière de ce désir de rejoindre l’être dans un au-delà de la mort existentielle.

C’est l’acceptation, par le sujet, de la transcendance d’une incomplétude du signifiant langagier à déterminer la causalité de son être et le désir d’en connaître la vérité, dont l’essence ne peut se significantiser.

L’idée est donc de maintenir un désir d’ex-istence de ces personnes suicidaires au moyen de leur acceptation d’un signifiant langagier incomplet, leur restant singulier, pouvant les nommer, maintenir une quête du sens supposé de leur être et se substituer à un acte fatal.

Ce processus qui s’oriente de l’incomplétude structurale du langage et de ses signifiants, pose aussi peut-être la question de son recoupement à deux principes de la physique quantique :

Celui de non détermination ou d’incertitude avec l’incomplétude du signifiant, et l’intégration du sujet dans le résultat de son expérimentation, le résultat étant ici l’acceptation par le sujet de l’impossibilité à déterminer ce qu’il en est de son être.



Trois chapitres vont décliner cette idée :

I/ L’incomplétude de l’Acte dans ce qu’il peut signifier du désir du sujet par le langage.

II/ L’impossibilité du rapport entre savoir et vérité

III/ Accepter la transcendance d’un savoir in-su.




I/ L’incomplétude de l’Acte dans ce qu’il peut signifier du désir du sujet par le langage.

Il est question de la nature manquée de l’Acte au lieu de sa signifiance souhaitée par son auteur à son destinataire, ce destinataire étant soit la personne elle-même ou l’Autre.

Car en raison du rapport à l’impossibilité structurale du langage à en définir le sens, l’acteur se retrouve toujours autre qu’il n’était avant l’agir signifiant de cet Acte, lorsque cet acte suicide est raté.

Pour comprendre ce ratage, il est utile de rappeler ce qu’il en est de la structure du langage.

En psychanalyse, l’inconscient est structuré comme un langage.

C’est un corpus de signifiants autonomes où le sujet se représente à l’Autre par un signifiant pour un autre signifiant.



Le signifiant est un élément autonome dans le discours par  rapport à la signification, repérable au niveau conscient et inconscient, dont le sujet se représente, mais qui est détaché de tout référent et se définit hors du signifié.

Alors que le signifié désigne le concept d’une chose, le signifiant en est détaché.

Chacun se représente donc d’un signifiant incomplet auprès d’un Autre qui se représente lui-même d’un autre signifiant.

Le rapport entre chacun rate ainsi toujours l’essence même de ce qu’il pense signifier de lui-même, c’est à dire son désir en rapport à l’Autre.

Cela inscrit alors le sujet dans une quête sans fin de ce qu’il désire signifier à l’Autre, ce qui crée ce manque, et un vide irréductible entre chaque personne tente de se combler par la polysémie des mots.

Par ailleurs, comme le définissait Hegel, le mot est le meurtre de la chose dans la mesure où le langage est médiation entre la chose en soi et la valeur qui est attachée à son expression.

On peut en conclure que le mot est donc une représentation qui permet de rendre présent la valeur d’un objet qui est absent.

Dans cette mesure, le mot est alors une représentation incomplète et polysémique de l’essence de la chose, qui ne peut se saisir dans son absoluité.

Le signifiant étant incomplet et toujours autre pour représenter son désir, et le mot ne pouvant structurellement être l’essence même de la chose, l’acte peut être pour le sujet un substitut dans le réel pour incarner l’essence d’un désir que le sujet souhaite se représenter pour lui-même ainsi que pour l’Autre.

Mais c’est un ratage permanent de l’essence même de ce qu’il souhaite représenter de ce désir puisque sa seule représentation est une chaîne de signifiants toujours incomplets.

Pour saisir cette incomplétude de la signifiance de l’acte, il est utile sur un plan clinique de distinguer deux types d’acte.


1/ L’Acting Out

Lacan dit que l’Acting out est quelque chose qui se montre à l’Autre pour authentifier un désir in-su du sujet, et que ce qu’il montre se montre comme autre que ça n’est, et ce que ça est, personne ne le sait, mais que ce soit autre, personne n’en doute.

On remarquera dans cette présentation de l’Acting Out en lien avec l’incomplétude signifiante, la tentative pour le sujet de chercher à l’endroit de l’Autre une réponse à son désir que cet Autre est incapable de signifier, lui-même se représentant d’un signifiant autre que celui du sujet auteur de l’acte.

L’Acting Out est donc une manière de montrer à l’Autre quelque chose qui est différent du sens que cet Autre peut y accorder.

Cela indique sur le plan clinique que ce type d’Acte est livré à l’interprétation de l’Autre dans un transfert sauvage.

Le cadrage thérapeutique est alors fondé sur une rétrocession de l’interprétation du désir au sujet lui-même, permise par une dépossession de savoir de l’analyste au lieu du sujet, ce qui peut permettre une stabilisation subjective du sujet.

Pourquoi ?

L’analyste ne sachant pas ce qu’il en est de l’interprétation à donner au désir du sujet, celui-ci conscientise alors que l’essence de son désir est impossible à déchiffrer.

Cela peut apaiser l’angoisse d’une jouissance insupportable qui lui est sous-jacente, et permettre au sujet d’accepter dans son Acting Out de ne pas en savoir de son désir.

L’angoisse est sur le plan clinique ce qui protège le sujet d’une jouissance insupportable. Cette jouissance n’est pas en lien avec les divers aléas du plaisir, mais elle est liée au désir inconscient qui est arrimé à un rapport aux mots.

D’un point de vue structural, cette jouissance définit la place du sujet en rapport à l’Autre et non pas son idéal à rejoindre, qui serait la jouissance de la perfection de la totalité de l’être.

Cela fait du sujet ni une essence, ni une substance, mais ne lui en ôte pas moins, dans sa constitution, le désir de rejoindre cette totalité supposée.

C’est ce sur quoi achoppe en psychanalyse l’application de la pensée structurale.

Cette totalité est en effet celle de l’Être, et son oubli, disait les Pères du Désert et les thérapeutes d’Alexandrie, est la cause de la maladie.

Pour les anciens thérapeutes, la guérison psychique est liée à la connaissance métaphysique, et réorienter le désir c’est rendre au sujet la mémoire bienheureuse de l’Être, sa part substantielle et participative de ce Réel dont il provient.

Dans l’Evangile de St Jean, le logos n’est pas le langage ou la manifestation, une place de jouissance créée qui déterminerait le désir du sujet à rejoindre cette place ex-istante dont il est exclu.

Le créé ne peut créer ex-nihilo, tout au plus peut-il imiter ou reproduire.

Le Logos est bien davantage le Verbe Incréé qui est, qui crée, qui est le mot et la chose unie en une seule essence qui est.

Il semble avoir eu confusion entre la jouissance originelle comme une place créée perdue d’où s’oriente le désir du sujet et la jouissance comme une essence incréée.

La séparation excluante du mot et de la chose, de la représentation manifeste par le langage de cette chose comme jouissance originelle, est alors restée le point de départ fondateur d’une tentative pour le sujet de rejoindre son essence supposée à partir de sa place d’ex-istant.

La finitude ne pouvant définir l’infini, le créé ne pouvant savoir ce qu’il en est de l’Incréé autrement que par ce qu’il n’est pas, la quête est alors sans fin et surtout indéterminable en dehors soit d’un hors-sens, soit une incomplétude signifiante.



L’irréductible dans cet impossible, dans ce vide infranchissable entre le mot et la chose sur la base d’une logique exclusivement structurale et non pas métaphysique, est alors que le sujet reste donc intriqué dans le langage par les signifiants de l’Autre, avant même son advenue, les parents par exemple nous définissant avant même notre naissance.

On est dans un bain de langage, on est dit par l’Autre avant même notre naissance.

Ce qui fait donc que le sujet vit une déperdition de jouissance dans le mot qui n’est pas une positivité substantielle mais reste un défaut dans la pureté de l’être.

Cette jouissance perdue, c’est ce que le sujet tente alors de réifier et auquel le mot fait barrage par sa symbolique.

A défaut de ce mot, ce que le sujet tente de réifier par l’acte suicide est pour Freud, dans la position mélancolique pour la psychose, l’absoluité de la Chose originaire que le sujet tente de rejoindre.

Cette Chose originaire est l’objet de l’inceste au plus intime de l’être, dans son indifférenciation subjective de départ dans le sein maternel, qui lui reste Autre et perdu dès lors qu’il ex-iste comme sujet, mais qu’il tente aussi d’incarner comme étant cet objet d’amour perdu pour la mère.

Quant à Lacan, il abordera cette Chose comme ce point de réel impossible à se dire de par sa perte originaire, excluant le sujet de la chaîne signifiante symbolique dès lors qu’il tente de réifier son être en l’unissant à cet objet d’amour perdu qui est lui-même.



2/ Le passage à l’acte


L’autre type d’acte est le passage à l’acte.

A la différence de l’Acting out, celui-ci se spécifie d’une non convocation de l’Autre pour une interprétation.

Le sujet s’exclue devant la survenue d’une jouissance insupportable qui le confronte au désir de l’Autre dont il se fait le support.

Lacan réunit les deux conditions qui y président pour qualifier la nature du Passage à l’Acte :

L’identification absolue à l’objet « a » à quoi le sujet se réduit comme support de ce qui manque à l’Autre, et la confrontation pour le sujet du désir et de la loi comme effet du complexe de castration confrontant le désir du père à la loi.

Clarifions ici ces deux conditions :

L’objet « a » chez Lacan est ce qu’il a développé à partir de l’objet pulsionnel chez Freud et l’objet transitionnel chez Winnicott.

L’objet transitionnel est un objet privilégié de l’enfant, ne faisant pas partie de la mère à laquelle il est aliéné dans les premiers temps de sa vie corporelle, comme le sein maternel qui fait partie intégrante du corps de l’enfant.

Cet objet permet de lutter contre l’angoisse de la séparation du corps de la mère, notamment lors de ses absences, et finira par être nommé et symbolisé par le langage de manière répétitive.

Lacan reprend cette idée et la développe à partir de l’Agalma de Platon, l’objet représentant l’idée du Bien qui traduit le manque à être qui ne peut être symbolisé dans son absolu, seule sa représentation pouvant l’être.

Il y a alors pour cette part de l’être non traduisible un vide, un manque qui peut pour certains sujets s’identifier à la jouissance primordiale de leur non distinction du corps maternel.

C’est la loi du père qui permet le détachement corporel de la mère, par la castration symbolique ou, autrement dit, le constat par le sujet qu’il n’est pas le seul objet d’amour de la mère, ce qui lui permet l’entrée dans le monde du désir, du manque, du langage symbolique et de la culture.

Par absence donc de symbolisation, ce passage à l’Acte montre donc qu’il y a identification à l’objet « a » dont le sujet se fait le support comme étant le manque de l’Autre, maternel, auquel il s’identifie dans le réel.

Le sujet s’exclue donc devant l’insupportable de la jouissance qu’il suppose en opposition à son ex-istence comme sujet autonome, et il l’incarne à l’intention de cet Autre.

Par cette incarnation qui a pour effet d’exclure le sujet, cet Autre n’est pas convoqué par le sujet pour une interprétation comme dans l’Acting Out, mais il reste pris comme témoin d’une intentionnalité désirante du sujet.

Cette intentionnalité sera reçue également autrement par cet Autre, de par la structuration manquante propre aux signifiants langagiers du désir.

L’enjeu clinique d’une anticipation éventuelle d’un passage à l’acte du sujet ou d’un acting out est donc qu’il puisse se révéler à lui-même cette vérité d’une jouissance perdue comme indéfinissable par le langage, et pouvant faire tomber son aliénation à cette perte.



II/ L’impossibilité du rapport entre savoir et vérité



Nous avons vu que l’Acte reste un paradoxe irréductible du dire par le langage ce qu’il en est de l’essence du désir, ce qui laisse toujours le sujet autrement signifié au lieu de l’Autre que par le désir dont cet acte est issu.

Dans l’objectif d’éviter un acte fatal, se pose alors l’impossibilité du rapport entre la vérité ultime du sujet et son savoir.

Qu’en est-il donc de l’acceptation par le sujet de ne pouvoir savoir ce qu’il en est de sa vérité ultime causant ses modes d’agir ?

De l’aliénation à la jouissance, le sujet peut être aussi aliéné à l’incomplétude du mot qui lui a fait perdre la jouissance de l’objet primordial devenu signifiant, ce qui le laisse aussi aliéné à un ratage permanent de cet objet de jouissance.

Ce ratage symbolique de l’essence de cette jouissance perdue, que l’Acte essaie de restaurer dans un savoir supposé, localise l’impossibilité d’une unité primordiale entre la nature de cet objet du désir et le signifiant qui le représente.

Le sujet est alors à une place où il se trouve dans un rapport d’extériorité ontologique à lui-même.

On retrouve chez certains patients dépressifs ou mélancoliques une énonciation monocorde, répétitive et presque mutique qui trahit l’inhabitation du sujet dans son énonciation.

Le langage ne parvient pas alors à signifier le deuil initial de l’objet de jouissance pour ces personnes.

La dépossession de savoir de l’analyste est encore ici en jeu par le pointage des signifiants du sujet.

L’absence d’interprétation de l’analyste qui procède par questionnement amène alors le sujet à désarticuler sa chaîne signifiante pour en extraire le sens qu’il fera sien, et peut le réintroduire alors dans une quête d’un désir de savoir.

« Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ».

Cette formulation de Lacan est à saisir pour qu’une telle désarticulation de la chaîne signifiante soit acceptable pour le sujet.

Le constat du dit séparé du dire, l’énoncé de l’énonciation localise non seulement le désir du sujet de se faire entendre, mais aussi sa capacité d’énonciation produisant toujours un manque à dire.

A défaut d’une telle capacité énonciatrice, l’identification du sujet à l’objet de désir qu’il est pour l’Autre, maternel, pousse celui-ci à un acte de réification fatale de ce désir, dont le sujet croit qu’il le réhabilitera par son acte.

L’Autre reste donc toujours irréductible à ce qui détermine le désir du sujet.

C’est donc un questionnement sur le désir de cet Autre dont le sujet procède, et qui n’est jamais attrapable par le langage incomplet autrement que par sa représentation partielle.



Il faut éviter au sujet de se heurter au non sens de l’incomplétude de ce qui le représente, et s’y identifie dans le réel pour le faire consister dans une complétude illusoire.



C’est la répétition des signifiants qui devient alors le seul moyen pour le sujet d’entourer au plus près le trou de cette perte de jouissance primordiale du sein maternel.

Accompagner cette répétition est donc un préalable clinique pouvant permettre par la suite l’acceptation d’un signifiant incomplet se substituant à l’acte suicide.

Cette répétition permet une inscription symbolique incomplète.

Elle est aussi indispensable pour que le sujet se considère comme absent à sa constitution originaire qui structure son être comme hypostase, dont le réel, l’essence lui échappe.

Cette aliénation du sujet à ce savoir impossible de ce qu’il en est de son être  peut le réinscrire dans la quête de sa causalité.

Ce réel qui n’est pas assimilable, s’il est un point d’angoisse relatif à la mort et à l’au-delà, reste néanmoins un point de fascination à jamais incompréhensible dans sa complétude.

Le sujet en est exilé et le signifiant incomplet relatif à cette jouissance primordiale de son être le protège finalement de faire corps avec lui.

Le prix de ce signifiant symbolique et protecteur qui se répète est donc au final l’impossibilité du rapport entre le savoir et la vérité causale propre à chaque sujet.

Le nouveau désir du sujet, né du désir de l’Autre aliéné comme lui au langage, réside alors dans l’acceptation de l’insuffisance des signifiants à substantialiser la cause de son être qu’il recherche.

Comme nous l’avons dit, rétrocéder au sujet le savoir supposé de la causalité de son être se fait par la dépossession du savoir le l’analyste, autorisé dans le cadre du transfert, dont l’issue est le constat pour le sujet de l’ignorance de l’analyste qui chute alors comme étant le supposé savoir.











III/ Accepter la transcendance d’un savoir in-su



C’est de la combinaison de l’insuffisance de ses signifiants à déterminer son être avec ce constat d’ignorance de l’analyste que le sujet tire une nouvelle quête de sa causalité supposée.

L’ignorance de l’analyste rétrocède au sujet la quête d’un savoir in-su et non déterminable dans son essence, mais ce n’est pas une perte de sens pour le sujet.

Bien au contraire, c’est par ce trou dans le savoir et par la chute de l’analyste comme supposé savoir, que le sujet peut se réapproprier son désir de savoir.

Le sujet tente de le faire en réinvestissant une croyance dans un au-delà supposé savoir ce qu’il en est de son être, puisque l’analyste rétrocède ce désir au lieu du sujet qui se considère alors comme le lieu du désir de savoir de l’analyste.

En d’autres termes, on peut dire que le sujet est en quête d’un nouveau signifiant que l’analyste ne peut lui donner mais qu’il désire savoir pour le sujet lui-même.

Cela montre au sujet que le processus analytique est un acte manqué de par son inscription structurale dans le langage.

Il reste néanmoins efficace pour cette indétermination de sens dans la mesure où cette dépossession de savoir rétrocède logiquement celui-ci à l’élaboration signifiante et désirante du sujet.

Et il constate à son tour que ce qu’il désirait de l’analyste n’est pas ce qui lui est renvoyé pour valider ou déterminer son propre désir.

Tout acte se voulant donc incarner l’essence du désir de l’Autre est une impasse qui renvoie toujours à un autre signifiant de ce désir.

L’enjeu est d’alors accompagner le sujet dans l’acceptation que si le signifiant de l’analyste ne correspond pas au désir du sujet, il s’inscrit alors dans un au-delà symbolique de lui-même.

C’est alors un Autre absolutisé comme « trésor des signifiants », marqué par la transcendance de la signifiance, qui pourvoit au désir du sujet dans la quête de sa vérité, seulement représentable et donc incomplète.





Cet Autre est alors transcendant dans son savoir supposé, que nul ne peut atteindre, mais dont seuls les effets symboliques rencontrés dans la réalité du sujet peuvent le maintenir en vie dans son ex-sistence.

L’exil de cette vérité est donc nécessaire pour la retrouver comme représentable à une place acceptable.

Cet Au-delà symbolique se présente souvent dans un engagement social, religieux ou mystique où est accepté un Incréé aimant, créateur du sujet et supposé savoir ce qu’il en est de la vérité ultime du sujet.

A cette transcendance de l’Autre qui oriente le sujet vers l’accès au signifiant d’un savoir supposé aimant, la question qui se pose est le risque d’un ratage de cette énigme de par l’absence silencieuse de cet Autre, pouvant être considérée par le sujet comme une non réponse le réduisant au néant de son questionnement ex-istentiel.

A cette absence transcendante qui se marque de l’incomplétude de sa représentation signifiante, vient donc une suppléance nécessaire : on peut utiliser en logique ce que Lacan a nommé comme le sinthome.

Le sinthome, jeu de signifiants de Lacan pouvant se lire « saint homme », est une invention du sujet visant son propre réel et cherche à nommer la singularité de son désir qui ne peut structuralement être atteinte par l’Autre.

Il est donc une suppléance au défaut de nomination du sujet dans le désir supposé de l’Autre.

C’est ainsi un acte créateur pouvant se substituer à un acte dans le réel.

Il nomme le désir supposé de l’Autre à l’endroit du sujet et, parce qu’il s’oriente du réel, il rétrocède au sujet sa capacité de nomination symbolique.

Le sujet en accepte alors la place dans ce jeu de langage en tant que nommant, et l’incomplétude signifiante le stabilise dans l’acceptation de la quête du sens de son être.

Sur la base de la non détermination du langage et de la polysémie incomplète des signifiants, le sujet s’oriente donc vers l’acceptation d’une transcendance d’un savoir in-su de lui, autrement que par sa représentation partielle et dans laquelle il est intégré, puisqu’il est l’acteur de cette élaboration partielle.

Pour éviter une réification dans le Réel de l’être du sujet, on reste donc dans le registre de cette nomination symbolique.

Elle s’oriente du sens du Réel, où la responsabilité du sujet tient en cet acte signifiant toujours manqué de ne pouvoir faire toute nomination signifiante autrement que dans l’acceptation préalable de sa supposition d’être dans le désir de l’Autre, préexistant à sa structuration comme sujet et ce, pour qu’il se maintienne dans ce désir supposé.

Il s’y maintient donc non comme objet de jouissance à réifier pour être, car cette jouissance est devenue logiquement impossible de par la capacité de nomination du sujet, mais au titre de l’acceptation d’une déposition de jouissance à l’Autre qui échappe au sujet lui-même et le pacifie donc en retour.

En logique structurale, seul cet Autre du Nom, suppléé par le sinthome, dans son absence de nommant et dans la transcendance propre à son incomplétude, détient cette jouissance comme étant le réel singulier propre à la vérité du sujet, en tant que cette vérité est ce Réel ne pouvant être hypostasié comme être du sujet, que par son acception d’un manque qui l’oriente vers un co-naître par le désir toujours supposé de cet Autre.




En conclusion, ce sinthome comme suppléance est la conclusion logique de ce qu’est la pensée structurale en psychanalyse qui essaie, pour la transcender, de s’inscrire dans une logique de continuité avec cette invention du sujet qui s’orienterait d’un Réel.

Or, le sujet dans sa jouissance, ne peut être réduit à la seule place de sa finitude dans un rapport à l’Autre, qui ne tiendrait pas compte de cette part métaphysique d’Être et d’Amour qui le constitue et vers lesquels il tend.

Et un raisonnement seulement structural, en opposition certes au positivisme scientifique actuel, ne peut néanmoins essentialiser ce qui lui échappe.

Par analogie et recoupement, et pour une orientation clinique, la pensée structurale pourrait s’inspirer d’une approche apophatique dans l’Orient chrétien ou de celle de maître Eckhart dans sa théologie négative qui permettent au moins de déterminer l’essence dans ce qu’elle n’est pas.

Par ailleurs, sur la base de la castration symbolique, opérée par le meurtre du père, son érection en Nom-du-Père, après sa manducation et son ingestion, permet une loi qui présentifie son absence sur laquelle s’organise la fonctionnalité sociale du sujet avec ses frères.



Mais ce processus de fonctionnalisation du Nom-du-Père, l’a vidé de sa transcendance et n’en a retenu que son immanence opératoire dans la manifestation perceptible, sur laquelle la civilisation occidentale, dite du progrès, s’est érigée en dichotomisant le mot de la chose.

La combinaison entre cette réduction de la métaphysique de l’être et la fonctionnalisation de la transcendance d’un Père (à entendre come l’Incréé) a eu comme conséquences, entre autres, l’impératif érigé en loi de l’égalité entre les frères, le déni de la différenciation et l’avènement de la similarité reproductible et systématisée.

Une des issues à cette impasse serait peut-être non pas de penser le monde en terme de rapport structural à l’Autre mais serait de repenser en psychanalyse le processus de la relation à l’Autre (au sens de religare), et de s’inspirer de ce qu’est l’expérience du lien du sujet à son intériorité, à celle de l’Autre, à celle du créé, que certaines traditions ont toujours proposé comme équilibre holistique de la vie du sujet dans sa présence au monde.

 

 

 

Jean-Marc Duru

Psychologue, Psychanalyste