SOIGNER: Une possibilité de rencontre et d’intégration des deux partenaires

Ghislain Devroede

Ghislain Devroede

          Dès ses débuts, la modernité a tracé une frontière factice entre le corps et l’ esprit, frontière beaucoup trop étanche. Et elle l’ a fait, sans se baser sur aucune argumentation probante, ce qui rend donc cette pseudo frontière, fragile,  non démontrée et peu cohérente. Cette attitude était pourtant pétrie de bonnes intentions, et elle a produit des fruits limités mais remarquables pour répondre à sa tentative balbutiante et hésitante entre son désir d’ humaniser « dieu » et celui de « diviniser » l’ homme. Tout au long d’ une quête et d’ un processus de recherche d’ une « Vérité » qui recouvrirait, et qui « serait » la Réalité.



          Ainsi naquit, entr’ autres, une médecine, une approche du corps, qui se veut scientifique. Au sens, non d’ un contenu, d’ une « science », dont l’ abondance est explosive et se raffine et s’ enrichit de jour en jour. Mais d’ une méthode, la méthode scientifique, qui vise à nous apprendre à penser ce que nous voyons au lieu de voir ce que nous pensons. Et ainsi, de mieux cerner la Vérité de la Réalité, au lieu de fuir dans l’ idée abstraite qu’ il n’ existe pas de Vérité, que le concept même de Vérité absolue est une idée folle. Et qu’ il n’ existe que des « vérités, floues, non fiables, non discutables, de l’ ordre de croyances en attente de foi. Sans considération de la possibilité d’ un idéal et d’ un point oméga.

          Inversément, ainsi naquit aussi la « psychanalyse », trop souvent rattachée à un seul homme, et souvent rejetée injustement à cause des limites de cet homme et des contraintes de son époque. Sigmund Freud a prouvé de nombreuses fois qu’ il était capable de changer d’ avis et de se remettre en question de façon perpétuelle, qualité essentielle de tout homme de science. Même s’ il était réfractaire à beaucoup de pensées et de réflexions autres que les siennes. Et même si, plus philosophe que scientifique, il n’ a pas beaucoup donné l’ impression qu’ il distinguait le contenu des connaissance psychanalytiques de son époque du processus psychanalytique d’ exploration intérieure, pendant au niveau de la conscience du processus et de la méthode scientifique tentant d’ appréhender l’ extérieur.



          Toute science est faite de mesures. La « science » a donc le subjectif en horreur. De tout ce qui touche au Sujet, c’ est-à-dire ce qui est le plus proche de chaque être humain. Appliquée à la Vie, le mal-être, la souffrance, la maladie, la mort, la « science », comme mode de fonctionnement, tente désespérément de contrôler l’ angoisse, celle des « scientifiques », qui sont aussi des humains, angoisse que génère l’ inconnu au-delà de ce qui est purement factuel. La « science médicale » tente aussi de surmonter la terreur de ne pouvoir prédéterminer l’ avenir autrement que par des formules mathématiques. Alors qu’ elle le calcule à partir de données et en fonction du passé. Ce qui amène un certain scientisme médical à transformer un sujet souffrant en organisme malade plus malléable, réductible et contrôlable. Organisme qui peut alors être abordé de l’ extérieur, en pièces détachées, de manière statistique, en faisant fi de l’ individu issu du groupe, qui est l’ objet de ces mesures et ces analyses. Et, qui plus est, en simplifiant et réduisant le nombre de variables en jeu pour faciliter la gestion de l’ analyse mathématique de l’ objet d’ étude scientifique. En faisant semblant d’ ignorer qu’ il y a un tout global. Une vraie science est toujours complexe. Le scientisme est réducteur, simpliste, et  ne peut conduire qu’ à une approximation de la Réalité.



          Pourtant, aucun être humain, aucun sujet souffrant ne peut se résigner, ou seulement tolérer d’ être réduit à un objet d’ un ensemble de mesures. A la merci d’ un autre, ou d’ un groupe d’ autres qui ne respectent pas son altérité inaliénable, sa différence, son unicité. Autres qui conservent un certain plaisir à tenter de prendre le pouvoir sur lui, pouvoir injustifié et égocentrique. En se posant des défis intellectuels dénués ne serait-ce que d’ un peu de compassion. Avec le plaisir, non dit ni surtout reconnu dans la conscience, de pouvoir envahir le corps de l’ autre pour la bonne cause, sous forme d’ actes chirurgicaux, d’  endoscopies de tous les orifices corporels, ou seulement de prises de sang. Chaque être humain est complexe, unique, et différent des autres. Nonobstant toute statistique de groupes sur d’ autres sujets qui lui ressemblent, peu ou prou. Et chaque humain a une trajectoire de vie originale, tissée de l’ immense complexité de ses innombrables variables biologiques, psychologiques, sociales, et spirituelles qui l’ ont conduit à souffrir dans sa psyché, ou « tomber malade » et se trouver dans l’ obligation de demander de l’ aide. Sans, pour cela être obligé d’ être seulement « nommé » d’ une valeur de « p » quelconque, fruit d’ une analyse de variance très réductrice de sa complexité. C’ est cette résistance des sujets souffrant dans leur psyché ou dans leur corps qui conduit à leur transformation en malades peu ou non compliants, qui vont aller chercher réponse à leur quête dans des domaines « médicaux » complémentaires ou même alternatifs.  Là où il est souvent convenu de parler de médecine douce, pas toujours si douce que ça, et prétendant malheureusement souvent faire appel à une raison « moderne », mais sans respecter les principes de base d’ une démarche scientifique. C’ est aussi l’ extraordinaire kaléidoscope des écoles psychologiques, toutes porteuses de « vérités » uniques, souvent critiques les unes des autres, une caricature de cette attitude étant l’ explosion d’ une gerbe d’ écoles lacaniennes, quand le « maître » eut dissout son école. Pourtant, Léon Chertok a conclu du fait que les taux de succès varient peu d’ école à école, en disant qu’ il pensait que ce qui importe, c’ est la qualité de la relation entre le soignant et le soigné. C’ est à dire le subjectif. Au moins, malgré leurs limites, les scientifiques, si scientistes soient-ils, ont accès à un contrôle de la qualité de ce qui est en train d’ advenir, qui leur est extérieur. Un gold standard, quand il y a un passé sur quoi s’ appuyer.



          Comme l’ écrit si justement Luc Ferry dans « La révolution de l’ amour. Pour une spiritualité laïque », « C’est une évidence qui crève les yeux, qui traverse et bouleverse en permanence nos vies privées. Pourtant, nous osons à peine l’ avouer hors l’ intimité la plus restreinte : c’ est l’ amour qui donne tout son sens à nos existences. La plupart des anciens tabous ont aujourd’hui sauté. Nous n’ hésitons plus à parler du sexe, de l’ argent et même de la mort, la transgression des interdits ne nous effraie plus guère, mais d’ amour, curieusement, il nous est difficile de parler en raison. Il reste le domaine réservé de la fiction, du cinéma ou de la chanson. »



« L’ amour »…Le gros mot est lâché. Même si beaucoup d’ analystes se sont penché sur la nature de la guérison, et sur la possibilité ou non d’ une fin ou non d’ une analyse, même si Freud répondait que la capacité de « lieben und arbeiten », d’ aimer et de travailler caractérisait ce qu’ on pourrait appeler « guérison » d’ un sujet qui a été « soigné », il n’ a pas beaucoup poussé la question plus loin, et ne le pouvait pas du fait de ses handicaps face au continent noir féminin. C’ est alors un psychanalyste contemporain, Thierry Gaillard qui dit qu’ un sujet guéri est un sujet devenu capable d’ aimer. Quant à la capacité de travailler, il y a possibilité d’ un travail créatif qui nourrit le sujet, et qui n’ a rien à voir avec certaines activités abrutissantes et répétitives qui n’ ont rien à voir avec une quelconque guérison, si fonctionnelle soit-elle. Le devenir de certains analysants de Sigmund Freud, raconté avec délectation et une jubilation suspecte par Michel Onfray nous apprend pourtant qu’ il faut parler de long terme quand il s’ agit de soigner un être humain qui veut et tente de guérir.



          Pourtant, la relation entre soignant et soigné n’ est pas de l’ ordre de la fiction. Et même si le psychodrame n’ en est pas absent, même si certaines techniques sophistiquées modernes peuvent être très théatrales, elle n’ est pas non plus de l’ ordre du cinéma. Quant à en faire une chanson, même si l’ inconscient a ses musiques, la musicothérapie est encore à ses balbutiements. Balbutiements fœtaux, puisque le fœtus préfère la chanson fredonnée par sa maman quand il était dans son ventre à une autre qu’ elle pourrait lui chanter après sa naissance. Non, la relation entre soignant et soigné est de l’ ordre de la Réalité. Et cette Réalité n’ est pas seulement objective, scientifique, quoi qu’ en ait pensé, ou espéré Freud, justement pourfendu à ce titre par Michel Onfray, qui fait de lui ce qu’ il appelle un philosophe, même si lui-même montre plusieurs fois, dans son brulôt sur « Le crépuscule d’ une idole » qu’ il ne comprend pas vraiment grand-chose à la médecine scientifique. Il n’ en reste pas moins que même le sujet qui souffre dans son corps reste un sujet. Et donc, l’ application de recettes scientifiques, toutes vérifiables et reproductibles soient-elles, ne réussira jamais à formatter un individu issu d’ un groupe à ne devenir qu’ un membre de ce groupe, et rien d’ autre ou de plus. Et perdre, chemin faisant toute son idiosyncrasie, toute son originalité subjective, issue de sa trajectoire de vie, tracée entre le moment de sa conception, où il reçoit le poids de ses héritages ancestraux dont le deuil amorcé n’ est pas totalement accompli, et le moment, historiquement ponctuel, où il fait une demande d’ aide à un individu donné. Individu choisi en fonction de ses affinités et programmations. Dans un processus du même ordre que celui de l’ amour au premier regard. A deux, « on » est toujours six. Ainsi vont, dans les relations soignant-soigné, transferts et contre-transferts, synchrones et immédiats. Et non le fruit de formation réactionnelle chez le soignant, comme il a été si souvent prétendu dans une tentative futile de disculpation, où le problème, c’ est celui de l’ autre. Ce qui évite au soignant la tâche angoissante de se remettre en question et de

s’ interroger, corps inclus, sur ce qui est en train d’ advenir au cours des échanges avec le soigné, qui  tente de s’ intégrer. Et si , malgré tout, le soignant se réfugie derrière l’ idée futile que son contre-transfert n’ est qu’ une réaction créée par les projections du soigné, il devient une sorte de pur esprit, détaché de son propre corps, un ornithologue de la psyché. Alors que, dans les faits, il fait littéralement partie du traitement, corps inclus, et doit apprendre, lui aussi, à changer et s’ intégrer dans la rencontre. C’ est dire que la « résistance » inhérente de l’ objet de toute approche scientifique de toute souffrance psychique, émotionnelle, corporelle ou sexuelle, est incontournable. Elle exige de la part des soignants, tant de la psyché que du corps, une approche beaucoup plus globale, beaucoup plus intégrée. Dans le cas de la médecine, même pratiquée suivant les règles de l’ art les plus adéquates, même les plus scientifiques, un médecin est plus que le mécanicien d’ un garage, et un malade est plus qu’ une vulgaire automobile à réparer.



          Pour pouvoir dire « Je », il faut que quelqu’un nous ait d’ abord dit « Tu ». La blessure fondamentale de l’ Être humain en est une d’ Altérité. Souvent, dès le choc subi lors d’ une conception sans Amour. Elle est souvent marquée de l’ hypocrisie de « gens très bien », qui sont persuadés qu’ ils sont « bien pensant » et se masquent derrière leurs fausses valeurs. Et enrobent de la guimauve de mots ce qui contredit ces mots. Ainsi, la transformation récente du terme « enfant-médicament », crûment ainsi baptisé dans sa nudité vraie, en « enfant du double espoir », sans que, bien entendu, ce fœtus, futur adulte, ait jamais eu voix au chapitre, ni à se demander pourquoi lui, et non un autre, avait eu droit à sa Vie. Le « tu », pourtant, commence à la conception, et même au cours de son attente.



          Le dilemme pour tout soignant, soignant de la psyché, ou soignant du corps, est donc de pouvoir garder la position inconfortable et déséquilibrante d’ être à la fois observateur détaché, ou acteur physique sur le corps d’ un Autre, mais aussi partenaire d’ un échange pétri de transferts. Position schizoïde ou, à la limite, schizophrène, qui ramène au fait que les soignants, eux aussi, ne sont ni intégrés ni unifiés. Dissociation, déni, refoulement, sont autant de mécanismes de défense à l’ œuvre dans les relations entre soignants et soignés, et qui nuisent, d’ une certaine manière à toute tentative, volonté ou vélléité de guérison. Ce n’ est pas pour rien que s’ est posée la question de l’ analyse interminable. Tout comme se pose la question de la guérison plus ou moins mystérieuse et incertaine chez un sujet qui a souffert de cancer. Là, où la périodicité des visites de contrôle, ou même celles à visée de chimiothérapie, entretiennent des transferts qui ne disent pas leur nom, et qui plus est , gravitent autour de la vie et la mort. Dans ce dernier cas, pourtant, plus le temps passe, plus l’ espoir grandit. Et cet espoir doit être entretenu, de façon totalement subjective, en faisant fi des faits avérés, comme on souffle pour entretenir une flamme, en vertu de tout ce qui habite la biologie de l’ espoir. Le soignant n’ a absolument aucun pouvoir pour nourrir l’ espérance du sujet soigné. Pourtant, même guéri de « son » cancer », le sujet doit aussi guérir de la blessure fondamentale qui l’ antédate et se situe, loin dans le passé, quelque part le long de sa trajectoire de vie. Avant de pouvoir rejoindre une courbe d’ espérance de vie qui se superpose à celle de sujets semblables à lui, mais qui n’ ont jamais souffert de cancers semblables au sien. Dur travail. Imprégné d’ éléments biopsychosociospirituels qui font partie intégrante du travail de deuil et de détachement d’ un passé non seulement issu de la vie du sujet, mais aussi hérité de ses ancêtres dans une somatisation ou une souffrance morale transgénérationnelle.



          Certains relient la somatisation d’ organe à un reliquat de conflit Oedipien, alors que la somatisation plus systémique serait de nature plus archaique. L’ inconscient existe avant la parole et il a ses « musiques », faites de bruits et de sons, de voyelles et de consonnes, plus ou moins bien entendus ou devinés in utero. Depuis la conception, où certains sujets mal accueillis restent des nostalgiques de l’ état d’ ange, jusqu’à son acquisition d’ une autonomie motrice et verbale, il y a place pour beaucoup de blessures, qui seront répétées par le sujet lui-même, même si à son insu, dans un processus de revictimisation de l’ ordre d’ une compulsion de répétition. On peut donc dire sans ironie que le sujet souffrant qui sollicite une aide psychique ou physique, d’ une certaine manière, préfère, selon la formule consacrée, un malheur connu à un bonheur inconnu. Ainsi en va-t-il pour les victimes d’ abus sexuels durant leur enfance, qui oublient l’ abus, et sollicitent des interventions chirurgicales, qui, en rétrospective , s’ avèrent parfaitement inutiles. Le tout bien démontré objectivement sur la base d’ études épidémiologiques de groupes importants de sujets. Sans que le chirurgien qui répond à une demande pressante d’ intervention chirurgicale, ne devine un seul instant que son bistouri a pris la succession du sexe de l’ abuseur. Faute de conscience du soignant, le passage –à-l’ acte le guette à tous les tournants du chemin. Et sans ressenti, sans émotions, sans subjectivité, pas de conscience. Qui plus est, le sujet blessé dans son corps, interdit d’ émotions par son entourage, va aussi se barricader derrière une pseudo zone de protection. Où il restera inaccessible comme la princesse qui se serait réfugiée dans son donjon, après avoir levé le pont-levis de son château, en attente d’ une main secourable porteuse de facteurs de résilience, même si son réflexe initial est souvent de la repousser. Particulièrement si le soignant ne tente pas de dépasser cette zone de protection, sans aggressivité, en suivant non la parole ou les interdits du soigné, mais sa boussole intérieure aveugle et un peu sourde de soignant, qui « sent » ou « ressent » sans rien « savoir ». Le soignant, face à une demande de soin formelle, verbalisée, mais couplée à un refus globalement inconscient de réponse à cette même demande, se trouve alors dans l’ obligation d’ installer une alliance thérapeutique pour pouvoir tenter de soigner. Sans jamais arriver à guérir qui que ce soit, car cette guérison appartient au sujet souffrant, et à lui seul. Bienveillance, ouverture, capacité à se remettre totalement en question, souplesse et respect de la différence de l’ Autre deviennent alors pour le soignant des qualités requises incontournables. Mais personne n’ est totalement guéri ni intégré, même chez les soignants. Et ces même qualités peuvent alors devenir très insécurisantes pour le soignant et l’ amener à une position de rejet du soigné, pour sa protection propre, en renonçant à soigner, tout en se leurrant le faire pour la bonne cause.



          Savoir, savoir faire, et, surtout, savoir Être, sont donc requis de soignants, juste un peu plus guéris que le sujet qui viennent les solliciter. Comprendre est un puissant mécanisme de défense pour se protéger des émotions contre-transférentielles. Pire, toute l’ intelligence peut servir de puissant mécanisme de défense, particulièrement pervers, et qui fait partie de la donne entre soignants et soignés. Et ce, d’ autant plus que la plupart des parents et l’ ensemble de la société valorisent plus la performance et la réussite aux examens. Que l’ intelligence intellectuelle est beaucoup plus encensée que l’ intelligence émotive ou affective, ou, surtout, l’ intelligence érotique. Avec la conséquence potentiellement dangereuse et particulièrement perverse que ce sont les sujets les plus intelligents sinon les plus matures qui sont appelés à devenir des soignants. La question de l’ articulation du savoir et de l’ être, au-delà de leur parallélisme moderne, est intrinsèquement liée à la notion de l’ Altérité. C’ est un Autre que Nous, que nous sommes appelés à soigner parce qu’ Il tente avec Nous de guérir. Autre, qui a, comme Nous, un corps et un esprit. Autre, sur Qui nous sommes toujours tentés, inconsciemment, de projeter, et à qui nous tentons de nous identifier, pour plaire et ne pas nous faire rejeter, encore une fois dans l’ inconscience la plus absolue. Ou alors, drapés dans la dignité d’ un pseudo savoir, autre que nous sommes capables de rejeter, en Le revictimisant tout en étant persuadés que c’ est pour son «  bien » et que nous avons totalement raison de manquer de bienveillance à l’ égard de sa souffrance. Seulement « regarder » l’ autre, sans le Voir, l’ « écouter » sans l’ Entendre, comme un ornithologue de la psyché, ou l’ aborder dans son corps comme un mécanicien qui va réparer une automobile, n’ a rien à voir avec communiquer. Communication pourtant indispensable pour que le sujet souffrant, enfin reconnu, puisse prendre sa santé psychique et physique en mains, et, ainsi, accéder au processus de guérison. Faute de communication dans l’ égalité la plus absolue, foin d’ empathie. Seulement deux individus isolés, barricadés, au mieux capables de « donner » ou de « recevoir » de la compassion, de la sympathie, en s’ illusionnant être « des gens très bien », mais qui ne ressentent rien dans leurs échanges et leur partage.



          Le vécu jémellaire, dans sa fine et subtile distinction, nous apprend beaucoup, alors, sur l’ unicité de chaque être humain. Ainsi, d’ apprendre sur une lourde base statistique portant sur seize mille paires de jumeaux, que la colopathie fonctionnelle ne s’ hérite pas, même sur une base chromosomique où tout l’ ADN des chromosomes est matiné des facteurs à l’ œuvre dans l’ épigénétique, mais…s’ apprend !!! L’ enfant imite le parent qui en souffre, sans que rien de « scientifique » n’ agisse dans cet apprentissage psychophysiologique de nature éducative et non de l’ ordre d’ une quelconque instruction factuelle. Ainsi aussi d’ apprendre, sur un millier de parents de la région de Los Angeles qu’ il y a de l’ hétérosexualité dans l’ air entre parents et enfants à propos de la modestie face à la nudité, et face aux fonctions, non sexuelles, de miction et de défécation de leurs enfants !



          Au-delà de la frontière trop nette trop souvent tracée entre le corps et l’ esprit dans toutes les activités humaines, nous sommes donc voués à nous mouvoir dans l’ incertitude. Entre subjectif et objectif. Entre Féminin et Masculin. Sans que ni soignants ni soignés n’ aient fait le travail de deuil indispensable pour tous les humains entre la bisexualité psychique héritée de nos ancêtres à travers nos géniteurs au long d’ un processus de construction identitaire transgénérationnel, et la monosexualité corporelle. Une ponction amniotique, tôt dans la vie fœtale, annonce déjà, par l’ analyse de quelques cellules cutanées si c’ est un petit garçon ou une petite fille qui va bientôt naître. Et, plus tard, quand cette petite fille sera devenue une femme, quand ce petit garçon sera devenu un homme, que de difficultés à se rencontrer, à se parler, à se comprendre, et surtout, à communiquer ! A deux, nous sommes toujours six. Même, et surtout, au lit. L’ homme est homme jusqu’ au bout de son pénis. La femme est femme jusqu’ au fond de son vagin. Et ils sont irrémédiablement différents. Quelle que soit l’ identité psychique qu’ ils se sont construits mentalement à travers les attentes de leurs géniteurs, et les bribes résiduelles portées par ceux-ci en héritage de leurs ancêtres à eux. Seuls et seules. Pour toujours, et sans modèle à suivre servilement comme s’ ils étaient issus d’ un clonage, ce que n’ est pas le fruit d’ une rencontre sexuelle la plus génitale soit elle et la plus dénuée d’ amour. Un couple, homosexuel ou hétérosexuel, ce n’ est pas un ménage, où l’ Autre n’ est pas Autre, mais est réduit à n’ être que le complément à un manque, un vide. Et tout cela est vrai aussi même pour tout « couple » thérapeutique. « Deux moitiés font un tout », dit le joli proverbe américain, « mais deux Tout, c’ est l’ Amour et la Beauté ». Et tout ce qui est beau est utile… D’ où les deux visions philosophiques de ce qu’ est l’ Amour. Celle de Platon. Pessimiste et désolante. Platon pour qui l’ amour, et même le désir, est manque. Un manque à combler de l’ extérieur par la quête d’ un quelconque bouche-trou. Quête couronnée de succès ? La manque ayant disparu, l’ Autre devient autre et inintéressant. Don Juan ou son équivalent moderne au féminin, plus rare, se met en route. Échec ? Ce sont alors les chagrins d’ attachement mal baptisés chagrins d’ amour. Les relations thérapeutiques sont à peine plus simples, grâce aux interdits incestuels, mais les inconscients font fi des interdits, et les attitudes ont un impact aussi, et parfois plus puissants que les actes. Et tout cela, corps et âmes, reste extrêmement subjectif et intertriqué. C’ est donc dire que la sexualité, et par ricochet et école de lucidité et de conscience, la sexoanalyse est un champs richissime d’ exploration de ce qui est « entre », une magnifique école de la vie pour arriver à franchir la frontière qui sépare artificiellement- puisque purement mentalement- le corps et l’ esprit. Que, donc, de relations de « réparation » pour guérir de l’ enfance et des blessures ancestrales ! Réparations homosexuelles pour guérir des carences du même. Ce « même » fut-il, fut-elle différent de genre. Autant que réparations hétérosexuelles d’ un être humain de sexe différent. Et que dire de la différence entre l’ amour et l’ amitié ? Entre Amitié non sexuée et Amour sexué ? C’ est toute la question du corps mis en jeu, et qui parle, mais qui parle son langage, pas toujours bien mis en musique dans la partition des mots. Que de tentative de dialogue à travers deux monologues…



          En dehors de tout ce qui met en branle les pulsions sexuelles, et les relations plus ou moins amoureuses, le corps, lui aussi, parle et entre en jeu dans la communication entre les humains. En Amour, bien entendu, en amitié aussi, bien sûr. Et au long des relations thérapeutiques aussi, ce qui est trop souvent ignoré ou mis de côté par terreur de ce que cela implique pour le corps du soignant. Corps qui s’ exprime avec son langage à lui. Souvent symbolique. Souvent simplifié dans une forme de scientisme ou de psychologisme quand le soignant vit pétri de l’ idée d’ une séparation infranchissable entre corps et psyché. Mais dire que le corps aussi communique et parle, c’ est dire, par contre, que la maladie peut aussi, paradoxalement, pourvu que le soignant change de paradigme, devenir une occasion d’ aborder l’ Autre dans toute la splendeur de son Altérité. Que cette maladie soit organique, palpable, mesurable, visible. Ou qu’ elle soit seulement de nature fonctionnelle, greffée sur un organe qui est normal à premier abord, mais qui « marche » mal, ne se comporte pas comme il « devrait », et, ainsi, est source de souffrance pour le sujet qui vient se « faire » soigner par un « soignant » la plupart du temps réduit à l’ impuissance devant les pathologies chroniques et fonctionnelles. Nul ne « tombe malade » par hasard dans on ne sait quel trou. En vertu d’ un quelconque destin divin ou machiavélique. Vue ainsi, la souffrance du Corps peut parle alors d’ un Autre Sujet que le sujet de paroles. « Les mots mentent parce qu’ ils on souffert », nous met en garde Maurice Bellet. Le Corps aussi souffre, mais il ne ment jamais et reste irréductible à toute forme de rationalisation. A condition, chez le soignant d’ acquérir un respect absolu et inconditionnel de la Vérité de la Réalité. « Trop souvent », nous prévient pourtant alors Edgard Morin, « quand le Réel contredit les idées, c’ est le Réel qui a tort… ». Le Sujet existe, unique, au-delà de toute frontière factice entre son Corps et sa Psyché. Dans sa globalité. Autre. Et pour cet Autre, la maladie, qui « mal a dit », peut, de manière beaucoup plus positive et optimiste, devenir une occasion de profiter de la souffrance comme mémoire du passé. Un verre à moitié plein plutôt que à moitié vide….



          L’ art est un mode d’ expression beaucoup plus intégré que la science médicale ou les théories psychologiques. Il ne relève plus d’ un processus, scientifique pour appréhender l’ extérieur à Soi, ou psychanalytique pour aller à l’ intérieur à la rencontre de Soi. Et ce, même si, étymologiquement, le mot « psychanalyse » vient du grec « psuchos analuein », c’ est à dire délier le souffle. Ce qui tend à abolir toute séparation entre Soi et les Autres, entre Soi et le Monde. Ce qui en fait le processus d’ intégration par excellence.La musique, la peinture, la sculpture, la danse s’ adressent aux sens, à la communication non verbale, autrement plus finement complexe que le simple alignement de mots articulés autour d’ un concept et pétri de croyances frôlant souvent une foi aveugle et inconsciente.



          Soigner, c’ est accompagner l’ Autre dans sa globalité unique. C’ est accompagner, dans la différence empathique, sans sombrer dans la compassion ou la sympathie fusionnelle. Qui assassine l’ Autre sous le prétexte de le guérir. Avec, souvent, des autres qui assassinent leurs soignants sommés de les guérir sans qu’ ils n’ aient aucune responsabilité à prendre leur santé et leur vie en mains. Mais reconnu, respecté, l’ Autre peut se mettre au monde libre, différent, et accéder à la maturation d’ une guérison intégrée Ce faisant, deux partenaires ont guéri de leurs morcellements respectifs. Au niveau de la tête, du cœur, du corps, du sexe. Sans rien garder à l’ écart. En évitant tant que faire se peut toute forme de projection vampirisante. Dans un état d’ âme imprégné de transparence et d’ acceptation mutuelle inconditionnelle.



Ghislain Devroede

Professeur de Chirurgie

Faculté de Médecine

Université de Sherbrooke